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Way down we go [ft.Gabriel]

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Sorcière de l'Énergie

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Avis de recherche : ‡ Des amants/amantes
‡ Des collègues et des cliens
‡ Des personnes du passé qui ressurgissent
Armin De Nerval
MessageSujet: Way down we go [ft.Gabriel] Sam 30 Déc - 23:49



❝ Way down we go


Gabriel & Lysandra
Oh Father tell me, do we get what we deserve? Oh we get what we deserve Cause they will run you down, down til the dark Yes and they will run you down, down til you fall And they will run you down, down til you go Yeah so you can't crawl no more △


Une semaine plus tôt

Il avait la silhouette découpée dans l’encadrement d’une grande fenêtre qui lui donnait dans le contre-jour, cet air sinistre malgré sa taille moyenne. Dans le dos, sa main couvrant l’autre qui n’avait plus que deux doigts et l’œil porté au dehors - dont la morne pénombre était quasi similaire à la nuit qui allait succéder - il ne parlait plus. Joseph Mulligan avait fait déplacer Lysandra jusqu’à son hôtel où il avait pris une chambre pour la journée. Il avait fait le voyage jusqu’à Salem afin d’exiger une audience avec elle, soldée par l’accord d’un contrat sur la tête d’un trafiquant… Avec une telle cible et ce genre d’histoire comme premier jet de conversation, Lysandra aurait immédiatement dit non. Et si elle était venue, c’était uniquement parce qu’il avait les dents longues et l’immortalité qui lui glaçait les veines. Un vampire. Un jeune vampire qui avait fait figer sa quarantaine pour toujours, sur ses traits tirés dans une profonde réflexion mêlée de haine. Salem abattue par un sale temps ce soir, s’étendait à ses pieds sous le troisième étage de sa luxueuse chambre, payée avec l’argent durement acquise de la drogue et autres commerces réputés parmi les amateurs de déchéance. Mulligan s’était présenté comme venant de Boston où il y avait établi son petit marché, un travail fructueux dont il souhaitait déployer toute la grandeur. Soucieux de sa réputation et de son travail, il avait prévu de nettoyer la concurrence, faisant par conséquent appel aux services d’une professionnelle… Blablabla. Car malgré le fait que Lysandra - installée dans un fauteuil en cuir avec une tablette dans les mains - lisait en lui un peu plus qu’une simple volonté de protéger ses arrières, elle avait son radar émotionnel en alerte. Ça sentait mauvais son histoire… Mais vraiment très mauvais. Ce pauvre vampire était en réalité, empli d’une haine qu’elle ne pouvait pas ignorer, tellement elle irradiait dans tout son être.

- Ce William Mills, je veux que vous vous en occupiez en priorité… Il est en charge de certains trafics et voyez-vous, ces convois passent presque sur mon territoire, à Boston. Ce qui est, absolument contrariant. Récemment, il a fait l’acquisition d’un bibelot que je convoite. Tuez-le et rapportez-moi cet objet.

Présenté comme ça, c’était clair et simple. Mulligan fit une pause. Ses mots passaient entre ses lèvres fendues sur le côté, à peine prononcés, plutôt fluides malgré tout, alors qu’il avait dans les tintements de sa voix, quelque chose de cristallin et de coupant. Son menton balafré se releva légèrement, puis il se tourna tout à fait face à l’empathe qui posa son œil d’opale sur la silhouette engloutie dans le contre-jour. Il savait y mettre les formes. Il se savait supérieur… Lysandra s’en moquait. S’il voulait se la jouer, c’était raté. Elle se frottait à de la peau froide quasi tous les soirs au Red, après avoir vécu des années dans l’éducation de l’un d’eux, donc pas de ça avec elle. Mais il tentait tout de même. À force, il arrêterait. Elle bascula de nouveau son regard sur l’image du fameux Mills, une photo amateur prise sur le vif dans une rue sale de Ravenrook, si elle en croyait ses souvenirs du quartier. Il semblait bien du métier, à n’en pas douter. Cependant elle resta septique. L’empathe pose la tablette sur la table basse à côté d’un Beretta 92 et d’un petit bol de cocaïne rempli en forme de pyramide.

- Je ne vais pas me contenter d’un nom et d’une adresse, déclara-t-elle en s’adossant de nouveau dans son fauteuil. Je l’approcherais sur plusieurs nuits et vous avez ma parole que je vais m’en occuper, mais la confiance, c’est dans les deux sens que ça fonctionne.

Tu crois que tu es le premier à me balancer un plan, tranquille, comme ça ? Elle ne baissa pas le regard lorsqu’il s’approcha, malgré sa trombine d’amoché qui lui aurait valu un rôle aux côtés de Freddy. Il n’était pas beau à voir pour résumer, d’un physique pas commun chez les vampires. Pas commun du tout… Finalement il alla s’assoir dans un fauteuil en face d’elle, scrutant de son œil unique, le minois de poupée encadré par des mèches de platine, comme s’il pouvait transpercer ce masque mensonger qui collait aux traits de Lysandra. Le silence se prolongeant, il soupira et leva sa main à deux doigts d’un geste blasé. Un homme accourut immédiatement, apportant une mallette noire. La sorcière comprit tout de suite le jeu qui se tramait… De l’argent, oui bien sûr… Comme si son tailleur Dior et sa parure de joyaux signée Cartier traduisait un manque évident de cette ressource… Elle lui renvoya une œillade moqueuse et il acquiesça comme un « oui mais » qui la fit garder le silence. Sa lèvre soulignée d’un rouge à lèvres pourpre resta donc close mais impatiente, tandis qu’il ouvrait le butin.

- Je vous donne un acompte de 500 000 dollars.
- Et moi, je vais être plus directe : quel danger y a-t-il ? le coupa-t-elle immédiatement. Vous excuserez mon audace mais je ne peux pas m’empêcher de grimacer à votre demande. Vous avez des hommes à votre service pour régler vos comptes entre mafieux, des hommes que vous payez une somme dérisoire par rapport à ce que je vais vous réclamer. Est-ce plus clair ou mon accent français vous perturbe-t-il ?

Les lèvres de Mulligan frémirent. Sa dent pointue ressortie durant une seconde alors que son œil perçant et prédateur ne quitta pas Lysandra. S’il avait pu lui arracher sa petite gorge palpitante, il l’aurait fait. Une seconde s’écoula. Puis cinq autres suivirent dans le même silence.

- Reste courtoise, sorcière… Ce sont les tiens que tu as à affronter là-bas. Je veux son esprit entre tes mains de manipulatrice perfide, je veux que tu le perdes et qu’il renonce à la vie pour les tourments que tu lui auras insufflés. Je veux que tu réussisses cette mission que je te confie. Use de tes charmes comme bon te semble, amuse-toi… Mais tue-le. C’est ce que tu veux aussi, non ? J’ai cru comprendre que tu aimais les défis à relever ? Tu veux du niveau et de quoi tuer l’ennui ? Le voici… siffla Mulligan en désignant la photo de Mills qu’affichait encore l’écran de la tablette.
- Des sorciers ? Une mafia de sorciers ? Hum…

C’était risqué. Elle n’avait pas entendu parler d’une telle organisation à Salem… Comme ces hommes à Paris chez… Non, non. Lysandra déglutit, se redressant, hésitant.

- Le terme de mafia est grossier… Mais s’il te convient… ajouta-t-il tandis que son regard fit plusieurs allers et retours entre la photo et Lysandra. Est-ce qu’une professionnelle comme toi, hésiterait ?
- Et votre « bibelot » ? enchaîna-t-elle directement, agacée.

Il acquiesça, comprenant qu’elle était de la partie avant même qu’elle ne formule définitivement cette idée dans les calculs de son esprit perfide. Il reprit la tablette qu’il cala dans sa main atrophiée et tapota plusieurs fois sur l’écran avant de lui redonner. Cette fois, elle affichait le dessin d’une page de grimoire qui représentait une sorte de grosse pierre verdâtre aux formes irrégulières, et fissurée à plusieurs endroits. Lysandra y reconnut un talisman qu’elle aurait soit classé dans les armes ou dans les objets maudits, bien que les deux pouvaient aller de paires, si elle se référait à ses maigres connaissances du temps où elle avait une éducation en sorcellerie.

- Garde cette petite merveille dans sa boîte, tu pourrais le regretter sinon. Des émanations s’échappent de ses fissures et la fumée qui en sort à la fâcheuse tendance à agir sur l’esprit de manière… violente. Comportements brutaux, voire totalement hors de contrôle, enfin je ne te fais pas de dessin… Va et fais ta mission. Je t’attends à Boston pour un rapport. Est-on d’accord ?
- Ça va vous coûter très cher, lâcha Lysandra encore dubitative quant à ce talisman auquel ses yeux s’étaient accrochés.
- Ton prix sera le mien.

Prépare les billets verts… J’espère que le commerce de drogue et de putes est fructueux… Elle acquiesça, mémorisant une dernière fois les documents afin de les encrer dans sa mémoire, puis elle tourna les talons, s’emparant de la mallette avec un sentiment de malaise, comme une substance lourde qui s’insinuait en elle. L’excitation du risque s’y mêla malgré tout, mais Lysandra quitta la chambre d’hôtel pleine de réflexions. Il ne serait pas étonnant que cet objet ait tout simplement un rapport avec l’énergie… Elle se demanda si cette nuit lui suffirait pour planifier son coup et prendre ses précautions dans cette affaire douteuse.

Quatre jours après

Peut-être qu’elle a trop pensé à cet objet et pas assez à sa cible… Elle doutait encore malgré le fait qu’elle s’appliquait à chasser ces sentiments parasites. Ravenrook était un quartier infâme, une véritable jungle où Lysandra, durant quatre jours déjà, s’y était débattue comme une lionne pour éviter les ennuis supplémentaires à ceux qu’elle avait déjà. Depuis son entrevue avec Mulligan, elle n’avait pas chômé. Elle s’était renseignée sur l’organisation dont faisait partie sa cible, le Conclave, véritable trafiquants de toutes sortes de curiosités plus poussées que les drogues ou les putes. À plusieurs reprises elle avait suivi et surveillé Mills de loin, choisissant des déguisements, des couvertures adéquates au paysage de malheur qu’il traversait souvent. Fille de joie, esclave, camée… Elle avait tout joué, manipulant, prenant et consommant l’énergie de tout corps qui se frottait trop contre elle, s’emparant des esprits alcoolisés, rejetant les drogués qui brouillaient son radar émotionnel. Ce soir encore, elle allait attendre que Mills rentre chez lui mais sans compter sur la constance du quotidien, qui soudainement brouillée par la dépression agressive qui s’était emparée de lui en quelques jours, pouvait être entravée.

Et elle eut raison de ne pas se reposer sur les acquis. Le type préféra ce soir, la boisson d’un bar puant et suant l’alcool bas de gamme à outrance, tandis qu’il s’échouait sur un tabouret pour réclamer un verre. Il allait finir sacrément bourré… C’était certainement le dernier coup de Lysandra avant qu’il ne se donne la mort… Et le moment idéal pour lui parler de son horrible « bibelot » qui attendait un acheteur. Elle entra donc à son tour, s’engouffrant dans l’allée infernale d’un brouhaha, essuyant quelques regards obscènes et des commentaires gras de la basse populace qui constituait la viande saoule du bar de mauvaise catégorie. Ne cachant pas son dégoût, Lysandra alla droit vers Mills, s’asseyant à côté de lui et lui adressant un sourire qu’il remarqua d’un air vague. Il était faible, mou et malléable au possible. Un véritable terrain de jeu pour l’empathe qui posa sa main délicate et habile, sur la sienne, tremblante. Elle fit passer le contact, aspirant un peu de son énergie qui lui tira un soupir de faiblesse comme un animal battu et battu encore et encore, bientôt près à céder. Le joug de Lysandra, impitoyable, incessant, qui toujours s’abattait…

- Parle-moi du talisman, où l’as-tu mis ?
- Je… J’en sais rien… Quelque part… Laissé dans la fourgonnette… J’crois, putain j’m’en fou… J’veux juste… Juste… J’sais pas… Merde…
- Dans la fourgonnette ? Laquelle ? Celle qui a servi à le transporter ? Tu sais ce que ça vaut ton talisman ?
- Vite fait… marmonna-t-il en attrapant le verre que le barman lui servit, pour en boire une bonne rasade. C’est un objet magique quoi… Pour le business…
- Écoute-moi, déclara Lysandra après un soupir (comprenant qu’il avait délaissé son travail plus qu’elle ne l’avait prévu), lui happant toute son attention et martelant son esprit gémissant, d’émotions qu’elle avait à lui dicter. Cet objet te fait peur, tu le sens ? Tu as très peur de ce truc, tu vas y penser toute la nuit. Tu vas tellement flipper que tu vas t’en débarrasser demain quand tu le verras. Tu voudras l’emmener loin…

Et je serais là pour m’en emparer… Ce sera ton dernier jour… Mills acquiesça comme un idiot béat avant de reprendre un gorgée de son whisky bon marché. Puis lorsque Lysandra rompit le contact, il revint légèrement à lui, la regardant d’un air dubitatif, ne comprenant pas.

- T’es qui toi ? qu’il lâcha d’un coup en la dévisageant.
- Oublie-moi, concentre-toi sur ta peur, dit-elle sèchement en lui reprenant le poignet d’une poigne ferme pour qu’il adhère rapidement.
- Ouais, ouais… Ouais O.K.

Lysandra hocha légèrement la tête, satisfaite. Puis elle tourna les talons, ignorant de nouveau la faune immonde prête à bondir sur sa petite personne frêle et rayonnante comme un ange. Seul un sourire en coin, un sourire mauvais, glissa sur ses lèvres et trahissait la pureté de son visage qui n’était pas le sien. Patience… Demain ce sera terminé et ce vampire aura ce qu’il veut…


Le lendemain soir (Boston)

Deux mains s’abattirent sur le bureau, sept doigts le firent trembler. Lysandra se retint de sursauter. Elle était mal. Putain, elle était sacrement mal… Lâche, elle aurait quitté Salem. Mais la sorcière était téméraire. Et surtout stupide… Même très conne en fait. Oui c’était le mot, pour avoir foncé droit chez le client qu’elle avait lamentablement déçu… Client qui était un vampire…

- Redis-moi comment c’est arrivé déjà ? articula-t-il entre les lippes fendues.
- Il n’était plus réceptif. Mills a reçu une protection en conséquence, d’un sorcier de l’énergie… Kigen… Euh…
- Kiegan. Gabriel Kiegan.
- Oui c’est ça. C’est ce qu’il m’a dit quand je suis revenue le voir. Du coup il n’avait pas l’objet… Alors je me suis tirée vite fait.
- MERDE !
- Hé, vous ne m’aviez pas prévenue que…

Ses mots moururent dans sa gorge brutalement broyée sous une poigne de fer. Elle tenta, en vain, de défaire la main qui la soulevait du sol comme si elle n’était rien. Le mur qu’heurta son dos, fit irradier une puissante douleur tandis que sa bouche cherchait l’air à avaler. Mulligan suintait de rage… Et l’intense supplice qui la broyait ne s’arrêta qu’au bout de quelques secondes qui parurent une éternité à Lysandra. Il la lâcha brusquement, la laissant violement choir sur le sol comme une poupée désarticulée où elle peina à reprendre son souffle. Bruyante, gémissante, elle toussa avant de se sentir de nouveau plaquée contre ce foutu mur. Son crâne le heurta dans un grand bruit alors que la sorcière était définitivement sonnée. Ce fut avec difficulté qu’elle saisit les mots qui s’échappaient des lèvres fendues du vampire.

- Tu vas y retourner, tu vas les butter tous les deux c’est sales vermines. Mills et Kiegan ! Sinon…

Il ne termina pas sa phrase, l’attirant à lui d’un geste brusque, pour planter ses crocs dans la gorge de Lysandra qui hoqueta sous la surprise et la douleur.

Le jour suivant, temps présent

Le convoi était essentiellement rempli de filles ukrainiennes, fraiches et trop jeunes pour la plupart, déjà enlevées à la vie, fauchées… Certaines avaient l’âge de Lysandra lorsque son existence perdit définitivement son sens, à Paris, d’autres avaient à peine passé la majorité. La sorcière n’était pas dans son meilleur état non plus aujourd’hui. Elle avait connu pire pourtant. Mais là, elle allait… Vers où ? Salem, dans un des pires endroits, certainement… Et Dieu sait combien il y en avait dans cette ville de malheur. Elle avait juste conscience de ce qu’elle avait intérêt faire pour vivre. Et dans ces moments là, ça recommençait… « Si Louis était là… » Cette pensée qui martelait sa tête alors que le convoi ralentissait, annonçant qu’elles étaient à destination. Elle roula son regard vague sur les filles contre lesquelles elle était collée, le cou meurtri, même pas dissimulé. À vrai dire, elle était relativement peu habillée… Jouer les putes, c’était la solution facile pour entrer chez des types pas nets. Alors c’était repartit, elle jouait encore un rôle… Et tandis que les portes s’ouvraient, Lysandra - pour une fois depuis un très long moment - se demanda se qu’il adviendrait d’elle.

©️BESIDETHECROCODILE

_________________

Someone took me by surprise I was cast among the stars Heard a million voices call Why didn't I understand Someone's hand was holding out Now Just do as I say Keep Your Lips Sealed Walk away Now Just do as I say Keep your sweat cold Don't betray
| © Vent Parisien



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MessageSujet: Re: Way down we go [ft.Gabriel] Mer 3 Jan - 21:18

Une semaine et deux jours plus tôt

Avec un paquet sous le bras, William Mills passa les imposantes portes de l'hôtel Triumph dans le centre ville de Salem. Il adressa un hochement de tête au personnel de la réception et prit à droite, le long du corridor couvert de tapisseries rouges et éclairé de manière feutrée par des lampes murales. A son "Bonsoir. Il est là ?", l'imposant vigile lui répondit par l'affirmative avant de lui ouvrir la porte menant au Lady Luck casino. Le jazz entraînant, les conversations animées, les verres qui teintaient, tout ceci lui parvint aussitôt aux oreilles alors qu'il entrait dans l'immense salle qui respirait le luxe et l'argent. D'une hauteur de plafond considérable, il était également difficile d'en estimer la superficie car elle était envahie par un labyrinthe savamment orchestré de machines à sous et de tables de jeu qui lui donnait des airs de ville avec ses avenues, ses rues, ses détours. Bien qu'il faisait nuit au dehors, l'ambiance était lumineuse et chaleureuse, en partie grâce aux gigantesques lustres de cristal qui pendaient au plafond, mais également grâce aux diverses machines qui éclairaient de leurs couleurs flashy le visage des joueurs assis devant elles. L'absence de fenêtres était à déplorer, mais c'était après tout chose courante dans les casinos. Pas d'horloge, pas de crépuscule, pas de point du jour : les convives devaient oublier le temps qui passe et n'avoir le coeur dédié qu'à la fête et au jeu, sans penser à leurs déprimantes obligations, à leur morne lendemain, à leur vie un peu vide.
Il y avait également les yeux dans le ciel. Des demis globes, noirs, fixés au plafond et dans lesquels on pouvait voir pulser une très discrète diode rouge, si on plissait les yeux et qu'on se concentrait assez. Il y en avait plus d'une trentaine, disséminés un peu partout au travers du ciel blanc nacré du plafond, et tous reliés au poste de surveillance. Elles n'étaient pas forcément discrètes, mais les convives oubliaient vite ces caméras qui voyaient pourtant tous leurs faits et gestes et se souvenaient d'eux, de leur visage, de leurs actions. Les yeux enregistrèrent donc l'arrivée de William Mills, et le virent se frayer précautionneusement un passage entre les convives. Il détonnait un peu, sans cravate et dans son costume un peu usé, au milieu des jolis messieurs en smoking ou costumes bien ajustés, et des belles dames en robe de soirée colorée. Mais, peu lui importait, il n'était pas là pour jouer ou participer aux mondanités, après tout.
L'homme se dirigea vers le guichet de change et demanda où il pouvait trouver le patron, qui ne semblait pas se trouver à sa table habituelle. Une fois informé, Mills prit la direction de la double porte noire sur laquelle était inscrit "Privé" en grosses lettres rouges et s'y engouffra pour emprunter le couloir qui menait aux pièces réservées au personnel. Il ignora plusieurs portes, dont celle du poste de surveillance et celle de la salle des comptes, pour finalement ouvrir celle qui menait à un grand local de stockage, mais qui avait également un autre emploi. Cette salle avait par le passé servi de chambre froide, avant que le restaurant du casino ne soit fermé par manque de rentabilité. L'isolation du local était donc exceptionnelle, tant au niveau thermique que sonore, et c'était cette deuxième qualité qui avait aidé à trouver à cette salle un second but, en plus du stockage. Les cris étaient mieux étouffés.

William entra et s'adossa à un mur. Il y avait dans la pièce trois personnes déjà présentes. Mills n'en connaissait que deux. L'homme inconnu était assis sur une chaise et avait ses avant-bras posés sur le dessus d'une table. La raideur de ses membres traduisait une nervosité presque palpable. La sueur qui perlait à ses tempes coulait parfois en fines gouttes froides le long de ses joues. Lorsque Mills était entré, l'homme lui avait adressé une oeillade paniquée, sans forcément oser tourner la tête, comme si une épée de Damoclès était suspendue au dessus de lui et menaçait de s'enfoncer dans son crâne s'il osait faire le moindre mouvement. Derrière lui se trouvait Max Federi, qui avait des airs de grand singe plus qu'il n'en n'avait d'homme. Il donnait souvent l'impression que son costume allait se déchirer au moindre mouvement, le tissu tendu et mis au supplice par une musculature imposante. Ses bras épais étaient croisés derrière son dos, cachant ainsi ses mains grosses comme des battoirs et qui collaient des claques à vous décrocher la mâchoire. Avec Federi derrière lui, l'homme sur la chaise n'était déjà clairement pas à l'aise. Mais, sa source première d'inconfort se situait juste en face de lui. Le propriétaire des lieux était assis de l'autre côté de la table.

Comme à son habitude, Gabriel Kiegan arborait un costume sur-mesure parfaitement ajusté. Il était assis confortablement sur sa chaise, son dos contre le dossier, une jambe croisée par dessus l'autre. Ses chaussures impeccables brillaient sous le néon blafard et froid du triste local. Entre ses mains aux longs doigts habiles dont certains étaient bagués, il faisait tourner un petit circuit imprimé, sur lequel étaient branchés deux longs fils, un jaune, un rouge, se terminant par une prise à l'allure étrange. Il regardait l'objet avec une certaine fascination, et arborait un sourire amusé qui faisait apparaître quelques discrètes rides au coin de ses yeux clairs et empreints d'une certaine malice. En d'autres circonstances, l'homme sur la chaise aurait peut-être cru à ce sourire et aurait considéré Monsieur Kiegan comme une personne affable et amicale. Après tout, le patron l'avait abordé plus tôt dans la soirée, avec une politesse exquise et en affichant ce sourire avenant. Mais l'homme sut aussitôt que les bonnes manières et la gaieté n'était que de façade : il s'était fait prendre en train de tricher. Poussé dans le dos par le grand type aux grosses mains, il avait suivi le propriétaire du casino jusque dans ce local quasiment vide, aux murs blancs et au sol de béton gris qui sentait bizarrement bien trop le propre.

- "Bonsoir, William !" Fit Gabriel d'une voix enjouée et chantante après que Mills fut entré et se soit adossé au mur.
- "Salut, Kigs. J'ai l'objet." Répondit Mills, levant un peu sa main qui tenait encore le paquet avec lequel il était venu.
- "Merveilleux ! Nous y jetterons un oeil dans quelques instants, si tu n'y vois pas d'inconvénient. En attendant, regarde-moi ça ! Ils ne savent plus quoi inventer, c'est fou, non ?"
Kiegan avait levé sa main et tenait entre son pouce et son index le petit circuit imprimé. L'homme assis en face de lui se recroquevilla sur la chaise, sa tête tombant un peu.
- "C'est quoi ?
- Ceci, mon cher Will, est un... Comment avez-vous appelé ce fantastique petit appareil, mon ami ?" Demanda Gabriel dont le regard passa de l'objet à l'homme devant lui. Ce dernier sembla se dégonfler un peu plus, comme une baudruche qu'on aurait percé. Il murmura la réponse, à peine audible, ce qui fit bouger Kiegan qui se redressa sur sa chaise et tourna la tête pour tendre l'oreille et demander : "Veuillez m'excuser, je n'ai pas saisi ?"
- Un bloqueur... Ce... Enfin... C'est comme ça que je l'ai appelé.
- Quelle imagination ! Et, allez-y, expliquez à mon ami ce que fait le bloqueur.
- Monsieur je... S'il vous plaît, je suis désolé...
- Expliquez." Redemanda Gabriel, dont le sourire s'était figé en un rictus glacial. Le ton lui aussi avait changé. Il avait perdu de sa mélodie et de sa gaieté et s'était fait plus tranchant et sec.
- Ça... Euh... On insère la fiche dans-" Bredouilla l'homme, qui se raclait la gorge d'un air gêné de temps à autre tout en se tortillant un peu sur sa chaise. "D-dans le lecteur de carte d'une machine à sou et- euh- Il... L'appareil, je veux dire... Ça pirate la machine et- hum. Ça permet à une combinaison gagnante de sortir.
- Et donc de gagner le jackpot ! Est-ce que ce n'est pas prodigieux, ça, William ?" Fit Kiegan, qui s'était rassis confortablement et qui avait repris son ton enjoué.
- Wow. C'est dingue." Répondit Mills, qui lui aussi avait affiché un sourire qu'il gardait discret.
- "Ab. So. Lu. Ment." En rajouta le patron, qui tapota le circuit imprimé sur la table à chaque syllabe, avant de le reposer avec précaution en essayant de le positionner bien au centre de la surface. Il se leva tout en continuant : "C'est, somme toute, fort dommage qu'une technologie aussi intéressante soit entre vos mains d'abruti, car vous avez commis une erreur de débutant."

Gabriel s'était arrêté devant une étagère sobre en fer sur laquelle divers outils étaient entreposés. Il se saisit d'un marteau, se retourna, et revint à nouveau vers la table. Le tricheur émit un gémissement étouffé. Kiegan termina son explication, son sourire s'effaçant un peu.

"Vous vous en êtes servi dans mon établissement."

Il leva le marteau et l'abattit d'un geste brutal et précis en plein sur le centre de la table. Un bruit sec et puissant retentit dans la pièce froide, couvrant le petit cri de peur que l'homme sur la chaise avait poussé. la tête du marteau percuta le circuit imprimé duquel les fils et quelques petits composants se détachèrent et volèrent sur le côté pour tomber au sol. le petit carré de plastique vert s'était fendu en deux à l'impact et l'un des morceaux glissa vers une des mains du tricheur qui tremblait de tout ses membres.
- "Prenez-le." Ordonna Gabriel d'un ton suintant le dégoût alors qu'un de ses longs doigts montrait le morceau de circuit imprimé.
- "Monsieur, je vous en prie..." Supplia l'homme qui avait levé vers le patron des yeux écarquillés et brillants de larmes.
- "Prenez-le dans votre main." Réitéra Kiegan, plus fort cette fois. Toute malice dans ses yeux à lui s'était évaporée pour ne laisser place qu'à une colère froide qui assombrissait son regard clair.
Le tricheur s'exécuta et tendit sa main gauche, toujours hésitante et tremblante, pour attrapper le bout de plastique qui avait glissé non loin.

- "Ouh ! Un gaucher." Remarqua Gabriel, d'une voix redevenue chantante. Puis, soudainement, il se pencha en avant, saisit le poignet gauche de l'homme, le tira violemment vers lui et le maintint en place contre le revêtement en plastique de la table. Le marteau s'abattit cinq fois. Un doigt fut brisé. une jointure explosa sous un des impacts et projeta des gouttes de sang sur le plastique blanc. les trois autres coups atteignirent tous le dos de la main, broyant les os, tuméfiant les chairs, ouvrant la peau. Le hurlement que poussa le tricheur fut ininterrompu à partir du tout premier coup, mais gagna en intensité à chaque coup suivant.
Lorsque Kiegan lâcha le poignet de l'homme, ce dernier rétracta son bras et le serra contre lui comme s'il venait de se libérer d'un piège a loups. Ses sanglots déchirants furent les seuls sons audibles dans la pièce pendant les quelques secondes qui suivirent, avant que Gabriel ne reprenne la parole :
- "Si je te recroise dans mon casino, que tu sois là pour y jouer ou juste pour te rincer l'oeil et reluquer quelques culs, je me servirais de ceci-" Il fit tournoyer le marteau dans sa main. "pour faire sauter tes dents une par une avant de te l'enfoncer dans la gorge. Max. Fous-moi ça dehors."
Federi saisit l'homme par le bras et le força à se lever avant de l'entrainer hors de la pièce.

Une fois la porte fermée, Gabriel fit un geste vers la chaise vide, invitant William à s'asseoir en face de lui alors qui reprenait sa place.
"A nous, mon ami !" Fit le patron d'une voix enjouée avant de s'allumer une cigarette. "Montre-moi !"
William posa le paquet sur la table et déballa le papier kraft dans lequel était emballée une boite en bois verni, rouge sombre, avec des petits ornements en métal noirci à chaque coin. Le lieutenant de Gabriel souleva le loquet qui maintenait la boîte fermé. Ayant prévenu son patron des effets de l'objet, il jeta vers lui regard interrogateur, demandant implicitement s'il était sûr de lui. Gardant son sourire qui était revenu, Kiegan acquiesça et fit un geste d'encouragement de la main, dispersant des volutes bleues de fumée de cigarette. Mills ouvrit la boite pour en révéler le contenu : une pierre étrange, verdâtre, qui ressemblait à un grossier morceau de jade mal taillé, entaillé ça et là. Le sourire confiant de Gabriel se tordit un peu alors qu'il sentit un vertige l'assaillir. Des fissures de la pierre commencèrent à s'élever des volutes d'une fumée noirâtre qui s'échappaient en filets épais, et la sensation de malaise que ressentait Kiegan empira soudainement. C'était comme si on l'avait attaché à une chaise de bureau et qu'on lui avait fait faire cinq cents tours sur lui-même. il avait l'impression que son cerveau tournait à l'intérieur même de son crâne et que s'il se levait, il allait s'effondrer sous son propre poids, incapable de tenir debout à cause de ses jambes en coton. Il crut bien qu'il allait se mettre à gerber là, tout de suite, et rien que le fait de tendre la main pour fermer brutalement le couvercle de la boite lui demanda un effort considérable.
- "B-bon. On dirait bien-" Kiegan étouffa un hoquet. "On dirait bien qu'on a trouvé le bon objet. Eurgh, c'est atroce, j'ai l'impression qu'on m'a attaché la tête en bas pendant trois mois.
- Je vais rencontrer l'acheteur d'ici une semaine, quelque chose comme ça. Je fous ça au coffre. A moins que je le planque sous ton oreiller ?" Fit William avec un sourire goguenard.
- "Bonne idée, j'adorerais m'étouffer dans mon vomi durant mon sommeil !" Répondit Gabriel avec un enthousiasme absolument feint.

Six jours plus tard

Les jours passèrent et William Mills changea. C'était un homme qui souriait peu, parlait peu, et gardait un air taciturne de manière naturelle, ce qui expliqua le fait que le changement ne soit pas perçu par ceux qui travaillaient sous les ordres du lieutenant sans forcément le cotoyer plus que ça. Mais pour ceux qui connaissaient son côté pince-sans-rire et son affection pour l'humour froid et basé sur le sarcasme, oui, la métamorphose fut plus apparente. Mills avait aussi été un alcoolique invétéré qui s'était assagi lorsqu'un docteur lui avait indiqué que son foie, poussé presque à bout, avait hissé le drapeau blanc et demandait une trêve. Lors de la semaine qui passa, le lieutenant retomba dans ses vieux travers et se remit à boire chaque jour un peu plus. Ses yeux s'assombrirent d'avantage et il semblait crouler sous le poids du monde qui pesait sur ses épaules.
Les problèmes personnels n'avaient pas vraiment leur place au sein du Conclave. On ne parlait pas des déceptions amoureuses, on ne mentionnait pas le décès d'un proche, on évoquait pas le petit dernier qui souffrait d'un gros rhume. On avait un boulot, et on essayait de bien le faire et sans se plaindre. La mafia n'avait pas de département de ressources humaines dédié au bien être des employés, et il y avait encore moins de comité d'entreprise qui envoyait tout ce joli petit monde en séminaire quand ça n'allait pas. Il fallait serrer les dents et laisser ses soucis au placard, et se tuer à la tache. William n'avait pas failli à cette règle tacite et ne s'épancha pas sur sa transformation progressive et ses raisons. Ce fut Gabriel qui vint à lui. Mine de rien, cela faisait environ dix ans maintenant que Mills travaillait pour le Conclave et ses états de service étaient excellents dans l'ensemble. Avare en parole mais efficace en action, le lieutenant avait commis quelques erreurs minimes qui attirèrent l'attention du patron. William n'avait pas fait de remontrances à l'un de ses sbires qui n'avait pas mené une vente aussi bien qu'il aurait du. Il était arrivé très en retard à un rendez-vous avec un autre acheteur parce qu'il avait eu beaucoup de mal a quitter son lit. Il avait suivi la piste d'un autre objet magique avant de perdre sa trace de manière un peu idiote. C'était, au final, des erreurs que dix ans de bons et loyaux services pouvaient effacer, mais qui arrivèrent en un laps de temps très court et tirèrent la sonnette d'alarme.

Accoudé au bar de l'hôtel Triumph, Gabriel regarda l'homme arriver. La démarche lourde, l'échine courbée, il semblait lever à chaque pas des jambes en plomb de trente kilos chacune. Pathétique...
"Qu'est ce qui t'arrive, Mills ?" Demanda simplement le Capo lorsque son lieutenant s'affala sur son tabouret. La tête pesante et remplie d'idées noires de William s'écroula dans ses bras croisés sur le bar, et il n'émit qu'un soupir étouffé qui souleva son dos fourbu.
- "Ça va." Finit-il par mentir, relevant difficilement sa caboche et la tournant vers son patron pour le regarder de ses yeux fatigués.
- "Oh, ça m'en a tout l'air, mon ami." Repondit Kiegan, toujours souriant. "Et pourtant, ta cambrure d'âne trop chargé et ta figure longue comme un jour sans pain ne m'aident pas à te croire.
- Ça ira mieux demain..." Mentit William, ses yeux se perdant un peu dans le vide.
Gabriel eut la soudaine envie de le gifler. Il avait ce mépris des gens qui passaient leur temps à se plaindre sans jamais chercher à se sortir les doigts du cul pour rendre leur vie meilleure, et en cet instant même, Mills avait les traits de ces geignards patentés. Encore une fois, ce furent les dix ans exemplaires passés a servir le Conclave qui empêchèrent le patron de sortir un flingue pour tirer une balle dans la tête de ce cheval inutile et blessé par une charge trop lourde et apparemment invisible.

Gabriel décida donc de tenter de la rendre visible. Sans demander l'avis de William, il posa sa main sur la sienne. Le lieutenant émit un léger grognement et tenta faiblement de retirer sa paluche de l'emprise de son patron. Il n'aimait pas être lu. Personne n'aimait ça. Kiegan resserra ses doigts et siffla un "Reste tranquille." impérieux. Mills émit un autre soupir déchirant, baissa la tête et resta immobile.
Sous l'effet de la concentration, les yeux de Gabriel se perdirent dans le vide eux aussi, et il finit par les fermer. Les bruits alentours s'amoindrirent pour ne devenir qu'un très léger bourdonnement qui s'effaça peu à peu pour laisser place a un silence parfait. Dans sa tête, la voix traînante de William lui parvint, un chuchotement d'abord, qui s'amplifia jusqu'à un volume normal.
Lorsque Kiegan lisait, il entendait d'abord, et voyait également. Lorsque le cerveau "parlait", il invoquait des images, parfois sciemment, parfois de manière involontaire. Lorsque qu'il pensait a un nom, par exemple, le cerveau faisait apparaître de manière furtive le visage qui lui était associé. Gabriel espérait, en sondant ainsi l'esprit de Mills, mettre un visage sur les tourments de son lieutenant.

"J'en peux pl... Me foutre en l'air... Tomber et mourir, oui je..."

Le flux de pensée de l'homme était confus, brouillon, comme parasité. Kiegan fronça les sourcils au dessus de ses yeux clos, se concentrant d'avantage. Au delà de la voix de Mills, une autre lui parvint, plus étouffée, comme un chuchotement cristallin et qui murmurait des paroles glaçantes, qui envahissait l'esprit de William comme le gel au coeur du plus froid des mois d'hiver.
"Tu as peur, tellement peur."
"Je vais crever..."
"C'est certain. Il n'y a plus d'espoir."
"Plus rien... Putain..."
Aucune image ne venait, Gabriel ne vit qu'une masse sombre, épaisse, étouffante, et noire comme la suie, comme-ci la notion abstraite de désespoir avait pris une forme palpable et réelle dans la tête malade de William.
"Et l'objet ? Il est effrayant, plus que le reste."
"J'en veux plus... J'en peux plus..."
"Tu vas mourir, seul. Tout ca pour rien."
"Oui..."

Gabriel serra les dents. Puisant dans son énergie, il se concentra encore, voulant a tout prix conjurer une image, avoir la chance de voir le visage à qui appartenait le funeste murmure désincarné. Perçants l'épais brouillard noir, ils apparurent pendant quelques secondes : deux grands yeux. D'un bleu acier, ils étaient aussi durs et froids que les paroles chuchotées. Vides de toute émotion, ils avaient une cruauté propre aux prédateurs. Ceux de Gabriel prenaient parfois cette teinte, cet aspect glacé et cruel. Il eut a peine le temps de les voir avant qu'ils soient à nouveau masqués par l'épaisse brume charbonneuse du désespoir.
Voir dans les confins cet esprit chargé de tourments dans lequel habitaient deux personnes fut plus ardu pour Gabriel qui dut arrêter prématurément sa lecture. La main encore un peu raidie, il se saisit de son verre de vin pour en avaler une gorgée avant de poser une question a laquelle il soupçonna qu'il n'obtiendrait pas de réponse :
- "Qui te dit tout ça ?
- Je... J'arrive pas à savoir... Et je m'en branle..." Répondit William, visiblement à bout.

Gabriel n'attendit pas plus longtemps avant de mettre en place des mesures drastiques. Il isola Mills, qu'il fit vivre et dormir dans une des chambres de son hôtel, n'autorisant aucune visite. Il posta un homme de main a la porte, pour que personne n'entre, et un autre homme de main à l'intérieur avec William, pour qu'il ne finisse pas par faire quelque chose de stupide. Le chuchotement glacial avait mentionné un objet. Mills ayant en charge le stockage et la revente de plusieurs items magique, Kiegan fut incapable de déterminer lequel avait été évoqué par le murmure désincarné. Aussi prit-il le taureau par les cornes et déplaça dans un endroit sûr tous les objets dont son lieutenant avait la charge, la boîte en bois rouge contenant l'étrange pierre verte y compris.
Gabriel tenta quelques fois encore de lire dans l'esprit de Mills afin de glaner quelques indices supplémentaires mais, loin de l'influence du chuchotis, la brume noirâtre perdit en épaisseur dans les jours qui suivirent, et les yeux froids ne réapparurent pas.

Bien sûr, ce fut frustrant de ne pas obtenir de plus amples réponses, mais la menace semblait avoir été écartée. Pour le moment.

Deux jours plus tard, temps présent

L'ambiance habituellement festive et coquine du Velvet Cabaret, situé a Ravenrook, etait en berne ce soir. L'etablissement était fermé au public, et ce pour une bonne raison : le bordel servirait ce soir de lieu de triage.
Un arrivage particulier était attendu, et il faudrait assigner les marchandises aux lieux adéquats.
S'il manquait des dents, si la poitrine était trop petite et les jambes trop courtes, si l'on remarquait des traces de piqûres au creux des bras, alors elles iraient dans la rue.
Si la tête était bien faite mais le corps avait quelque défaut par endroit, si l'on remarquait un léger strabisme ou une taille et des bras bien trop minces, alors elles iraient au bordel.
Les plus belles et les mieux formées, celles qui parlaient le mieux l'anglais, celles a qui ont pouvait prendre le temps d'apprendre des manières, celles-ci officieraient a l'hôtel Triumph, où elles prendraient dans leur filet les clients riches et huppés.
Cétait un boulot qui aurait pu se faire aux entrepôts du port que possédaient le Conclave, mais Monsieur Kiegan aimait travailler confortablement, aussi avait-il réquisitionné son bordel pour passer en revue les nouvelles arrivantes.

Assis à son bureau, dans une pièce isolée à l'étage, le patron sirotait un verre de vin alors que dehors, un camion entrait dans l'allée qui menait à l'arrière du bâtiment.
Deux des trois hommes assis a l'avant du camion en sortirent pour aller ouvrir les portes arrières du véhicule. L'un d'eux, connaissant la langue des filles, leur intima l'ordre de descendre et claqua ses mains sur quelques culs pour les faire aller plus vite vers la porte du bâtiment que le troisième homme avait ouverte. Le troupeau de demoiselles avança dans le vestiaire et fut poussé plus en avant vers un petit escalier en bois qui menait vers un rideau de velours rouge. Une fois cet obstacle passé, la quinzaine de filles se retrouva de l'autre côté, sur une scène plutôt vaste qui s'étalait le long d'un mur de la pièce principale. Eclairées par quelques spots accrochés a un rail au plafond, la plupart des filles de l'est aux yeux clairs durent plisser les paupières devant la lumière soudainement agressive après la pénombre des coulisses.
L'homme qui savait parler le russe bouscula un peu les demoiselles afin de les positionner en une ligne, puis recula de quelques pas afin d'apprécier son oeuvre. Ça, c'était un joli tableau. Une ribambelle d'adorables biches dans l'expectative, aux membres graciles et aux yeux grands ouverts. Certaines savaient pourquoi elles étaient là, d'autres n'en avait visiblement aucune idée et lançaient des regards emplis de stress à leur compagnonnes d'infortune. La diversité faisait partie du charme de la scène : blondes pour la plupart, quelques brunettes, une ou deux rousses, de taille et de morphologie variable... On aurait dit un buffet d'amuse-gueules tous plus appétissants les un que les autres. Avec une si jolie brochette, le bordel donnait l'impression d'être ouvert.

Souhaitant se distraire avant que le patron ne se ramène, un des trois hommes s'approcha d'une des filles, une des plus belles, une de celle qui avait l'air d'avoir le moins peur. L'homme saisit Lysandra par le poignet et la tira doucement vers l'avant de la scène, la séparant du reste du groupe. Ses gestes restaient précautionneux, car le patron n'aimait pas que l'on abime la marchandise. Un bleu au bras ou au poignet, ça fait désordre, surtout sur une si jolie fille. Il lui demanda, toujours en russe, si elle savait danser. Voyant qu'elle semblait un peu confuse, l'homme reposa la question, en anglais cette fois. Il arrivait que les groupes de filles qui venaient de l'est comportent parfois une ou deux paumées qui venaient d'un autre pays et s'étaient trouvées au mauvais endroit, au mauvais moment...
Encore une fois, l'homme insista, secouant un peu le bras de Lysandra et lui ordonnant de danser pour lui et ses deux potes qui s'étaient assis sur des chaises et la regardait en contrebas de l'estrade.

Gabriel finit son verre, tria quelques papiers et sortit de son bureau, en fermant la porte a double tour. Il dévala les marches en sifflotant, le coeur guilleret et l'esprit léger. Tout danger semblait écarté, William Mills allait mieux, et aucune perte n'était a déplorer parmi ses objets, artefacts et ingrédients magiques à revendre. Et en plus, dans quelques minutes, il s'adonnerait à cet exercice qu'il aimait tant : passer en revue un beau panel de jeunes filles adorables (dont la majorité était en âge d'être sa fille, mais bon). Comment ne pas se réjouir d'une telle perspective ?

Lorsque Gabriel entra dans la salle principale, les filles étaient déjà là, alignées sur l'estrade, en pleine lumière. L'une d'entre elle, à l'avant de la scène, s'était sans doute vue demander une danse de la part de ses trois employés. Elle n'avait visiblement aucune envie d'être ici, mais s'adonnait malgré tout à la tache qu'on lui avait ordonné de faire.
"Heeyyy, Monsieur Kiegan !" Fit l'un des employés, assis sur une chaise, en levant la main pour saluer le patron. Gabriel tourna la tête vers lui pour lui adresser un sourire et un hochement de tête courtois en guise de salut. Il reporta ensuite son attention vers la danseuse, qu'il voyait mieux maintenant qu'il s'était rapproc-

Kiegan s'arrêta, comme s'il avait été changé en pierre. Ses muscles se tendirent, ses mâchoires se serrèrent, et il perdit instantanément ce sourire coutumier qui lui allait si bien. Une expression de stupeur silencieuse déforma ses traits et fit s'écarquiller ses yeux bleus. Il l'avait reconnue aussitôt qu'il avait pu voir son visage de plus près. Comment aurait-il pu ne pas la connaitre, après toutes ces années de traque et de recherches ? Des hommes de mains, des détectives, des policiers corrompus, tout ce petit monde s'était chargé, au fil des ans, de l'informer sur les déplacements et les lieux de résidence de la sublime danseuse. Il l'avait regardée grandir au travers de photos floues prises à son insu par ceux qu'il avait payés pour la retrouver, pour seulement la perdre à nouveau. Cela devait faire environ deux ou trois ans qu'il avait perdu sa trace et qu'aucun homme de main, policier ou détective n'avait été foutu de la repérer.

Et maintenant, Lysandra était là.

Elle était ici, en tenue légère, dansant sans le vouloir pour trois abrutis lubriques qui riaient fort, parlaient gras, et n'hésitaient pas à se foutre la main dans le froc pour ajuster leur érection naissante.
Les émotions du Capo changèrent du tout au tout et se firent plus fortes à chaque seconde. La surprise blanche et silencieuse qui lui avait vidé la tête fit place à un dégoût vert-de-gris qui lui serra le coeur, avant de se muer en une colère rouge sang qui lui brûla les entrailles. Il eut envie d'arracher les yeux de ces trois cafards qui posaient leur regard vicieux sur les courbes de celle qui avait les traits de sa fille. Quelle hypocrisie, lui qui n'en avait d'habitude rien à faire que ses employés demandent des danses aux nouvelles venues, tant qu'ils restaient prudents dans leurs gestes. Combien des demoiselles qu'il avait jaugées avaient des parents encore en vie ? Toutes ces filles dont il avait ouvert la bouche pour regarder les dents, dont il avait touché seins et fesses pour en connaitre la fermeté, dont il avait serré l'entrejambe pour s'assurer qu'elles étaient bien des filles... Combien d'entre elles avaient un père qui aurait ressenti une hargne semblable à celle qu'il sentait en cet instant ? Et quelle hargne d'autant plus mal placée que cette fille qui dansait n'était même pas la sienne...
Qu'importe. En cet instant, submergé par la confusion et la colère, Gabriel n'avait pas le temps de se rendre compte qu'un transfert s'opérait une fois encore, et qu'il était transporté par des sentiments de père protecteur déplacés et cruels de sa part. Il ne bougea pas et, d'une voix forte, d'un ton sec et sans appel, ordonna aux trois hommes de foutre le camp et d'emmener les putes dans une salle avoisinante.

"Pas toi." Fit-il à Lysandra, qui sembla hésiter à suivre le reste du groupe. Il se hissa sur la scène et se rapprocha de la tueuse à gage pour finalement s'arrêter à quelques centimètres d'elle. Il put mieux la voir, il put presque la toucher mais préféra garder dans ses poches ses mains raidies par l'émotion. Ses yeux, d'un bleu un peu plus sombre que ceux de Lysandra, bougèrent vivement alors que l'homme observait chaque détail du visage de la jeune femme. Elle avait les traits fins de sa mère et la même chevelure d'un blond presque blanc. Le nez, par contre, droit et fin, ressemblait un peu plus au sien. D'une beauté froide, elle lui rappela l'apparence de reine glacée qu'avait eu sa mère et lui avait donné envie de la faire fondre. Elle avait tant grandi... elle avait tant changé tout en restant la même... C'en était presque effrayant.
Et dans la tête de Kiegan, un flot tempétueux de sentiments et d'émotions faisait rage, troublant son jugement, déchirant sa raison en un million de petits morceaux qu'il aurait le temps de recoller plus tard. Le regard perdu dans celui de Lysandra, Gabriel ne put articuler que quelques mots qui s'adressaient à une petite fille morte vingt deux ans plus tôt :

"Tu me manques..."
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MessageSujet: Re: Way down we go [ft.Gabriel] Dim 7 Jan - 22:11



❝ Way down we go


Gabriel & Lysandra
Oh Father tell me, do we get what we deserve? Oh we get what we deserve Cause they will run you down, down til the dark Yes and they will run you down, down til you fall And they will run you down, down til you go Yeah so you can't crawl no more △


Fronçant légèrement les sourcils, ses yeux un peu aveuglés papillonnèrent sous la lumière qui s’engouffra d’entre l’ouverture des portes, même si elle avait entendu les types qui s’étaient extraits avec lourdeur de la cabine du camion. Elle avait suivi - ou subi - l’ignoble humeur de l’habitude enjouée qui suintait de leurs pores, tandis que l’un deux crachait des « піти ! » dans un ukrainien ou une langue de l’est approximative dont Lysandra ne connaissait rien. Louis ne lui avait appris que l’anglais, profitant le reste du temps, de traducteurs qu’il emmenait partout dans ses voyages. La première chose qu’elle fit en voyant l’extérieur, fut d’étudier l’arrière du bâtiment qu’elle reconnut comme étant le Velvet Cabaret, un endroit parmi d’autres qu’elle avait approché dans la pathétique traque de Mills. Lysandra, qui s’était péniblement relevée pour suivre le rythme des filles, prit d’abord soin de ramener sa chevelure platine contre la partie de son cou mordue, supposant qu’elle aurait à faire l’étape du tri parmi les putes qui s’amenaient ici. Habituée de ces milieux dans lesquels elle trempait lorsqu’elle avait besoin de quelque chose, elle ne pouvait malgré tout pas s’habituer à ces ignobles manies qu’avaient ces porcs aux petits yeux brillants, la bave aux lèvres. La sorcière se demandait s’ils avaient une sorte de pathologie ou quelque chose comme ça, pour s’exciter outrageusement sur la silhouette d’une femme au point de ne pas pouvoir au moins retenir leurs mains. Et d’ailleurs, c’était d’autant plus déconcertant qu’elle les comprenait très bien lorsqu’elle ressentait ce qu’ils éprouvaient, devant appliquer un détachement considérable pour faire la différence entre ses propres sentiments dégoûtés et les leurs si obscènes. Cela créait en elle une sorte de mélasse épaisse et désagréable, tant leur obsession était aussi forte que celle d’un vampire à jeun depuis plusieurs jours, pour le sang.

Dans ce tri, Lysandra n’avait pas trop de soucis à se faire. Elle espérait qu’en se hissant dans la case des plus belles - ce qu’elle pensait en toute franchise, être - elle trouverait facilement ce Kiegan qu’elle devait foutre en l’air. Non, le plus dur serait justement, de lui faire passer l’arme à gauche. Parce que ce sorcier, il avait bousillé sa mission en soignant Mills, en lui ôtant son jouet de ses griffes perfides. Inutile de se demander s’il était facile. Certainement pas. À la tête d’une telle organisation que Lysandra avait étudiée, ce devait être un sacré salaud doublé d’un putain de profiteur dénué de compassion ou de ce genre de notion… Ceux-là avaient quelque chose de spécial, un peu comme le stoïcisme émotionnel d’un vampire mais dans une gamme encore différente. Puis, pour tenter d’oublier ses pensées absolument découragées, Lysandra se compara aux filles qui l’entouraient. Comme elles étaient de l’est, ces créatures étaient reconnues pour leur beauté ; cependant, la sorcière était persuadée que ce masque maudit qu’elle arborait était supérieur, un teint pâle et lisse, des traits d’ange et la fraicheur d’un naturel sidérant, se dégageaient de ce corps si jeune pour la maturité de son esprit tricheur. Sans compter son corps fin et élancé sur un 1m78, une taille qui ne l’avait jamais dérangée malgré ce qu’on pourrait en penser. Et si elle était mince, cela n’empêchait pas la cambrure de ses reins de lui donner un fessier adorable, ni à sa poitrine d’adopter cet arrondi raisonnablement fourni. Et lorsqu’elle sentit une main claquer sur son postérieur, la perfide sangsue y aspira un peu d’énergie au contact trop facile d’un enfoiré quelconque, se disant qu’elle aurait besoin de ce remontant. Elle ne réagit cependant pas au geste déplacé, gardant - contrairement à ses consœurs d’infortune - un silence habitué et lassé. Lysandra, pour suivre le rythme, pressa un peu le pas, chassant de son esprit tous les doutes qui s’y agglutinaient lorsqu’elle passa la porte, ne portant pas vraiment attention au vestiaire qu’elle traversa, avant de monter un escalier qui les mena directement sur une scène. Plissant de nouveau ses yeux opalins sous la mordante lumière artificielle que les spots crachaient sur leurs crânes, elle fut alignée dans le rang avec les autres, alors que le type balançait encore des ordres dans les langues de l’est. Enfin, lorsqu’il se recula pour jeter un œil enflammé à l’ensemble, un mince sourire vicieux passa sur sa bouche humide et affamée. Il était satisfait. D’ici, l’empathe captait ce mélange émotionnel si fort que constituait la peur des unes et l’excitation des autres, agressant son système nerveux avec poigne. Son œil opalin chercha d’une œillade circulaire, l’éventuelle présence de Mills, en vain. Il n’était pas là. Ou pas encore. Elle préférerait l’avoir en premier pour ensuite tuer le patron tranquillement. L’inverse risquerait d’ameuter trop tôt le troupeau d’écervelés aux gros bras. Au final il fallait remercier la présence des filles, qui occupaient l’attention de ces hommes qui commençaient à se tendre.

Lysandra de son côté, avait repéré un étage… Elle devait y aller. Cependant, elle fut interrompue dans son étude muette par les trois hommes qui les guidaient depuis tout à l’heure. Le poisson avait facilement mordu. Elle se laissa faire sous le mouvement du type qui lui saisit le poignet d’une telle manière que si elle avait été en verre, elle ne se serait pas brisée. Et amenée sur le devant de la scène, elle était désormais l’attraction principale. Lysandra n’en fut pas gênée. Simplement contrariée. Elle perdait du temps. Et sa morsure se réveillait sur l’épiderme violé de son cou meurtri. Bien qu’elle ne comprit ni la situation, ni les mots qui claquaient dans la bouche de l’homme, elle ne s’affola pas.

- ты умеешь танцевать ? qu’il lui fit en la regardant comme si elle était attardée.

L’iris opale resta stoïque, donnant l’incompréhension à voir dans son expression. Le type répéta en anglais cette fois, et alors qu’elle esquissa à peine un hochement de tête méprisant, il insista en crachant un ordre impatient, ne pouvant plus s’en tenir à la question. Tu veux que je danse pour te la faire dresser, hein ? Je vais danser, ne t’en fais pas pour ça… Tu seras rapidement au garde-à-vous… Installés bien comme il fallait sur les chaises, ils étaient en dessous, et Lysandra au dessus. Significatif. Inaccessible, trop loin pour leurs griffes de petits prédateurs, elle entama sa danse, à l’image de celles qui se faisaient au Red Lounge et qu’elle connaissait par cœur. Prenant soin de ne pas dévoiler sa morsure, elle garda la tête relativement droite, mais fit jouer ses hanches et son buste, ce qui était au final, les parties les plus importantes. Alors la sorcière ondula, se laissant aller dans des mouvements lents et amples, presque lascive sur certaines allures, donnant à l’imagination salasse tout ce qu’elle put pour l’exciter au plus haut point. Déstabilisés comme ils étaient, leur esprit n’était qu’un instrument entre ses mains, presque accessible sans avoir besoin de contact… Alors Lysandra essaya. Elle étendit son emprise, fournissant tous les efforts possibles, donnant dans les pas de sa danse, de quoi se rapprocher tout de même un peu d’eux. Elle cibla l’un des trois - ne pouvant pas tous les atteindre en même temps - et lui donna comme cette envie de vouloir chercher Mills, insufflant son image, l’odeur qu’il avait, ou le ton de ses émotions habituelles… L’empathe fit passer tout à celui dont elle avait capturé l’humeur… Avec un peu de chance, il pourrait le trouver.

En même temps, elle continuait, un peu étourdie et encore plus fatiguée, payant l’effort considérable qu’elle avait mis dans cette prouesse magique. Mais tel un serpent, petit reptile vicieux qui faisait perdre dans l’élan de ses ondulations, toute conscience raisonnable, son corps se déhanchait sans interruption au point que les types passaient déjà leur main dans leur pantalon, d’un geste gras et sans pudeur. Ses jambes élancées et dénudées décrivaient les mouvements adéquats, tandis que sa pensée impatiente ne pouvait pas cacher qu’elle n’y mettait aucun cœur. Puis tout à coup, sans crier gare, Lysandra aurait voulu se figer, là maintenant, redresser l’œil et jeter son regard mauvais sur celui qui fut interpellé et nommé par cette insupportable désignation de « Kiegan ». Merde… Il va falloir changer les plans… rumina-t-elle en faisant l’immense effort de ne pas interrompre sa danse, et d’aller sauter à la gorge du patron qui arrivait plus vite qu’elle ne l’avait prévu. La sorcière avait ce salopard, il lui manquait encore cet idiot de Mills. Dans sa poitrine, le palpitant s’accéléra, lui rappelant malgré tout qu’elle en avait toujours bien un, alors que l’affolement léger excitait son esprit accaparé aux nouveaux calculs. Mais… Nouveau heurt émotionnel qui s’entrechoqua dans les nerfs tendus de Lysandra. La vague pétrifiée d’un flot d’émotions brouillées et soudaines, violentes au plus haut point dans ces esprits qui n’avaient pas l’habitude d’en avoir, elle dut essuyer ce nouvel assaut sans comprendre ce qu’il se passait. En réalité, la sorcière n’avait jamais sentit quelque chose d’aussi profond. C’était de la glace ou la gerbe agressive d’un feu revenant à la vie, une chose indéfinissable qu’elle captait là, prise dans les filets d’un sentiment trop amplifié et trop spécifique pour s’en débarrasser comme ça. Le malaise, intense, violent, elle aurait voulu hurler pour s’en défaire. Mais l’écho qui continuait de se propager l’agressait encore et encore… Émotion, dégoût, colère, et d'autres qui n'avaient pas de nom… Tout semblait s’enchaîner, déferlant dans un rythme effréné, ébranlant l’insensibilité omniprésente, si habituelle et triomphale, que Lysandra s’était appliquée à s’imposer jour après jour, depuis des années.

Enfin, elle ne put que relever la tête lorsque ce Kiegan lâcha des ordres soudains et clairs. Et parmi le tourbillon qui avait agité la tempête en lui - car c’était bien sur lui qu’elle avait ciblé ce fiasco intérieur - Lysandra reconnut la familière émotion si simple et facile de l’être qui reconnaissait tout bonnement quelqu’un. Son cœur manqua trois battements. Et s’il savait que c’était elle qui avait tourmenté Mills ? Pourquoi la reconnaîtrait-il sinon ? À la manière dont il avait changé du tout au tout, elle ne donnait pas cher de sa peau et devrait déployer les grands moyens pour s’en sortir… Bon sang, elle n’en avait pourtant pas la force… Nouveau raté lorsqu’elle voulut suivre le groupe qui se dispersait alors qu’il l’en empêcha. Trop fière pour montrer qu’elle était tout à fait pétrifiée, Lysandra se contenta d’obéir en silence, alors que là-haut, ça tournait à plein régime pour élaborer un plan de fuite. Dans quoi s’était-elle mise ? Des emmerdes, elle en avait connu, les attirant presque naturellement quand ce n’était pas elle qui allait les chercher… Mais là… Là t’es dans la merde… Putain de vie… Ses yeux d’opale suivirent le chemin de Kiegan qui s’approcha d’elle, entendant presque les trompettes du jugement dernier résonner dans son crâne en panique. Parfaitement stoïque, seule point positif, le contrôle de son apparence ne lui échappait pas ; alors qu’elle suppliait intérieurement que ce type redevienne au plus vite le connard qu’il était, et pas cette espèce de bouillie émotionnelle qui le pétrifiait un peu, et abattait Lysandra de leur fatalité presque touchante. Putain Mulligan, t’auras intérêt à allonger les billets verts à mon rapport… Dans quoi tu m’as envoyé, sale pourriture ? qu’elle se disait tandis que le patron semblait la détailler sur chaque parcelle de son visage. Le regard de Kiegan était extérieurement glaçant et intérieurement révélateur d’une impuissance incongrue… Lysandra eut une infime grimace sous ce nouveau coup émotionnel qui l’assommait presque… Elle ne se sentait pas bien. Ses jambes en coton étaient le résultat du sang qui manquait en elle et de l’abus de sa magie… Et tandis que les deux sorciers avaient l’œil planté dans celui de l’autre, il brisa la lourdeur du silence.

Trois mots qu’il lâcha. Trois mots que Lysandra ne comprit pas, au supplice d’un épuisement psychologique et nerveux. Alors son masque commença à se briser, d’abord par l’expression de ses yeux qui brillaient de la fatigue pénible et non naturelle, mais aussi par l’incompréhension profonde et perdue qui s’y lisait. Hésitante et clairement empathique, ses lèvres s’entrouvrirent - ne pouvant pas croire qu’il jouait un quelconque jeu avec une telle franchise émotionnelle - sans trouver quoi répondre à ça. Elle fit un pas en arrière, s’accrochant au peu d’équilibre qui lui restait, s’interdisant de céder à l’écrasante émotion dont elle subissait toutes les nuances… Au point qu’elle pourrait se confondre et croire que c’était elle qui en était l’auteure. Pourtant, la fatalité de la situation n’aurait pas raison de Lysandra. Son esprit était inflexible, elle ne courberait pas l’échine ni ne s’avouerait vaincue face à la difficulté. Elle n’en avait pas le droit de toute façon. D’un geste nerveux, elle releva un peu le menton, couvrant le sorcier d’un regard méfiant qu’elle n’hésita pas à arborer, surtout pour se donner du courage à elle-même. Peu importait ce qu’était ce foutoir dont elle subissait tous les coups émotionnels… Kiegan ne savait pas que c’était elle, le bourreau de Mills. Elle s’accrocha à la bonne nouvelle pour enfin articuler quelques paroles.

- Et pourtant je ne pense pas que l’on puisse manquer à quelqu’un que l’on a jamais vu… répondit-elle avec son accent français.

Alors pourquoi me reconnait-il ? Parce que cette émotion, Lysandra était sûre de l’identifier correctement. Elle chercha du côté des pauvres âmes qu’elle avait perdues dans ses manipulations perfides, des amants forcés qu’elle s’était faits et de ceux qui n’avaient pas voulu la quitter… Après tout, ils avaient tous les âges, tous les visages possibles, tant qu’ils étaient intéressants… Mais malgré tout, rien ne lui revint en mémoire. Il était purement et simplement un inconnu, rien d’autre que la cible qu’elle avait à abattre… L’image de Mulligan qui approchait ses crocs lui revint brusquement, comme une pique qu’on lui enfonçait dans les tripes, et l’empathe se souvint de la raison de sa présence ici. Alors rapidement, comme si la perfide, la véritable Lysandra, revenait tout à coup en force, son esprit se ressaisit. Pauvre idiote ! Tu l’as, cet enfoiré, servi sur un plateau d’argent… Mais oui. C’était l’occasion. Avec un tel désordre émotionnel, il n’y avait pas meilleur moment… D’autant plus qu’elle manquait cruellement d’énergie… Alors Lysandra se reprit un peu, remettant dans son regard la malice habituelle qui la caractérisait, et revenant vers Kiegan, elle lui donna à voir d’elle, une expression plus avenante, dans un jeu d’actrice habituée.

- Mais cela peut s’arranger…

Et tandis qu’elle prononça ses paroles qui ne faisaient office que de décor, elle en profita pour faire glisser ses doigts sous la manche et sur le poignet de Kiegan, un contact pas nécessairement franc mais largement suffisant pour lui aspirer son énergie… Ressource dont elle s’empara sauvagement et brusquement, gourmande, affamée, faisant le transfert sans délicatesse et sans précaution. Lysandra dans cette tentative désespérée, se gorgea aussi vite qu’elle put de ce vol perfide qui fut interrompu trop rapidement… Inutile de lutter par la force, elle ne ferait pas le poids et ça n’a jamais été de cette manière qu’elle fonctionnait. Elle recula un peu, soupirant de soulagement sous cette nouvelle vague énergisante qui la revigora légèrement. Cependant elle ne fit absolument pas attention à sa chevelure qui dans le mouvement, s’éparpilla sur ses épaules, dévoilant la marque creusée rouge et violacée de la morsure de Mulligan. La poupée perfide s’anima donc, pressée, saisissant l’occasion trop belle de sa victime seule et à porter de main… Or Lysandra s’interrompit, tournant brusquement la tête vers la carcasse d’humeurs qui approchait soudainement par les escaliers… Elle aurait reconnu Mills avant même de voir sa sale tête de mafieux apparaître soudainement au travers du rideau rouge. Le nouveau venu se stoppa en découvrant ce qu’il interrompait.

- Désolé Kigs, un des gars m’a appelé pour que je vienne, mais j’savais pas que…

Ses mots moururent dans sa bouche, alors qu’il passait son regard sur la pute faisant face à son patron. Ensuite, après une seconde en suspend, son expression changea nettement. Et inutile d’être empathe pour y lire la surprise et la colère tandis qu’il la reconnut. Merde, mon jeu a trop bien marché… Si j’avais pu penser que ce porc, tout à l’heure, réagirait aussi bien même sans le toucher… M’étonne pas que j’étais à plat après… songea Lysandra qui s’était figée à son tour, sentant la pression lui glacer l’échine. En réalité, c’était le moment de se tirer à toutes jambes… Mais pour aller où ? Mills barrait les escaliers, l’étage était loin et sans certitude d’y trouver une échappatoire, et enfin, tous les autres étaient dans la pièce d’à côté… De plus, elle n’imaginait pas l’armada de gros bras dont devait disposer Kiegan. Bravo Lys… Tout à fait brillante… On enchaîne les échecs cuisants à ce que je vois… Le visage de Mills se transforma, les traits déformés par la colère et il se dirigea droit sur l’empathe alors qu’il reprit en gueulant comme un goret.

- C’est toi ! Espèce de salope, je te reconnais maintenant ! qu’il s’emporta en fondant droit sur elle.

Mais, Lysandra, trop fière, voyant la facilité s’approcher si docilement et l’émotionnel déstabilisé, imagina déjà l’aisance qu’elle aurait à se l’accaparer de nouveau. Vicieuse, triomphante dans ce sourire mauvais qui trahissait ses traits de poupée, elle le laissa aller, n’attendant que l’instant où elle pourrait le toucher… Cependant, Mills s’interrompit à quelques centimètres d’elle, reculant brusquement comme s’il semblait se rappeler qu’il ne valait mieux pas mettre les mains sur cette salope qui n’attendait que ça… Et pas pour la baise. Non c’était elle qui baisait les gens, et il avait eu sa dose, pour une vie entière au moins… Vie qui avait bien failli s’interrompre en l’espace d’une semaine, par les bons soins de ce visage d’ange à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession. Et puis comme il tremblait un peu au mauvais souvenir, mi-parano, mi-angoissé, il releva le pan de son blouson pour dévoiler l’arme à feu sur laquelle il posa sa main affolée. Ce geste fit sourire Lysandra qui préféra s’amuser de la situation que de se dire qu’elle était déjà foutue.

- Hé bien trésor, je t’en fais de l’effet… fit-elle, la voix tintant d’une moquerie cristalline.

Comme s’il avait entendu parler le diable lui-même, Mills recula encore, envahit des démons trop récents qui l’assaillaient, et que le visage mensonger de Lysandra rappelait en horde furieuse dans son être entier. Elle inclina la tête, le regard carnassier, dévorant visuellement sa panique délectable. Et dire que j’en suis à l’origine… J’avais vraiment fait un bon travail pourtant…

- Faut la buter, Kigs… C’est elle… Je m’en souviens, c’est cette sorcière… T’es pas là pour faire le tapin, hein ? Salope… manipulatrice… Qu’est-ce que tu veux faire ici ? qu’il s’emporta en dégainant tout à coup son arme, incontrôlable sous la peur trop forte avant de poser un regard sur son cou. Oh, on s’est fait bouffer, à ce que je vois !

Lysandra ravala la haine acre, et la colère enflammant ses nerfs fatigués, elle lui aurait volontiers arrachés ses petits yeux de salopard… Cependant elle demeura muette, la lippe légèrement tirée sur le côté dans un rictus mauvais, elle ne leur ferait pas le plaisir de la voir en panique, peu importe ce qu'ils avaient prévu de faire d'elle. Putain, ses deux contrats, là, devant elle, et pourtant elle était impuissante, coincée sans pouvoir agir et saisir une opportunité déjà envolée…

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Someone took me by surprise I was cast among the stars Heard a million voices call Why didn't I understand Someone's hand was holding out Now Just do as I say Keep Your Lips Sealed Walk away Now Just do as I say Keep your sweat cold Don't betray
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MessageSujet: Re: Way down we go [ft.Gabriel] Mar 9 Jan - 17:40

La réponse de Lysandra fut glaçante. Les quelques mots qu'elle proféra furent tels une main qui s'empara du coeur de Gabriel pour le serrer jusqu'à ce que la douleur, d'abord uniquement émotionnelle, devienne physique un bref instant. Ce pincement au palpitant fit se crisper ses traits alors que ses mâchoires se serrèrent. Oui, ça faisait mal, mais la faute à qui ? Bien sûr que la jeune femme ne comprenait pas ce pathétique "Tu me manques", comment l'aurait-elle pu ? La traque que Gabriel avait menée pendant des années avait été silencieuse, discrète. En un mot : professionnelle. Les employés, détectives ou flics qui avaient traqué Lysandra avaient permis au Capo du Conclave d'être des yeux curieux et invasifs, une ombre muette dans le sillage de la sorcière. Oh, il avait bien essayé quelques fois de se manifester auprès d'elle, mais la vie étant cet étrange amas biscornu d'aléas et de choix, il avait parfois manqué de chance, souvent de courage, et la trace de la sorcière se perdait à nouveau.
Et ce soir, c'était elle qui avait eu la chance (?) et le courage de venir à lui, lui dont elle ignorait tout, bien entendu... À quelle réponse s'était-il attendu, au juste ? Un larmoyant "Moi aussi" ? Un "Où étais-tu" rageur ? Un cinglant "Ta gueule, assassin" ?
À rien, en fait. Il ne s'était attendu à rien. Son esprit d'habitude si pragmatique et calculateur s'était liquéfié en un bordel délirant d'émotions tonitruantes qui l'avait empêché d'avoir un raisonnement clair et sensé. Sans filtre, sans masque, sans barrière, les trois mots avaient dévalé son cerveau embrumé pour atterrir dans sa bouche et en sortir, comme si une main était venue les prendre pour les extirper de force et les étaler au grand jour.

- "Et pourtant, je ne pense pas qu'on puisse manquer à quelqu'un que l'on a jamais vu."

Quelle évidence simple et dévastatrice dans ces mots dont elle ne savait rien du poids...

Les grands yeux d'opale, qu'un Gabriel déboussolé n'avait pas reconnus alors qu'il les avait vu dans l'esprit de William encrassé par la dépression, semblèrent se ressaisir et la stupeur passagère passa. Ils se teintèrent de malice, et la jeune sorcière ajouta quelques mots dits sur un ton qui se voulait plus avenant :

- "Mais cela peut s'arranger."

Les paroles étaient jolies et ressemblaient a une invitation. Dans un autre contexte, elles auraient arraché a Gabriel un sourire séducteur et une attitude réciproque. Mais là... À Ravenrook, dans ce lieu de débauche qui était son bordel... Là, à demi-nue et sortant d'une danse lascive, celle qui avait les traits de sa fille lui faisait du charme.

Absolument gerbant.

Sa main eut un soubresaut dans sa poche, et il voulut l'en sortir afin de l'abattre, paume ouverte, doigts dépliés, sur la joue rosée de l'inconnue qu'il avait forcée 25 ans plus tôt à porter le masque d'Anna Kiegan. Comment osait-elle ? Comment osait-elle avoir cette attitude, cette voix doucereuse, ces gestes sensuels ? Gabriel n'aurait jamais laissé sa progéniture devenir ce que l'inconnue lui laissait voir. Elle était un miroir glacé qui lui renvoyait son échec en plein dans la gueule : il n'avait pas su la garder en vie, n'avait pas pu l'élever, n'avait pas pu lui offrir un avenir resplendissant. Et voilà qu'elle réaparaissait, grande, magnifique, bandante, comme toutes ces pauvres filles qu'il forçait a écarter les cuisses pour de l'argent.

Les doigts fins de Lysandra se glissèrent doucement sur son poignet, sous sa manche, chargés des sous-entendus qu'avait une femme envers un homme, et non la tendresse d'une fille envers son père. Le contact lui donna envie de hurler, mais ses mots se bloquèrent dans sa gorge. Le toucher changea. Gabriel sentit, partant de son bras, une vague froide envahir son corps. Lorsqu'elle atteignit le cerveau, ce fut comme si une chape de plomb s'abattait sur lui. Toutes les émotions se turent et moururent pour ne laisser place qu'à une seule, impérieuse, terrifiante : la tristesse. Une monstrueuse, infinie tristesse. Un désespoir qui ne semblait pas avoir de fond et qui aspirait toute vie comme un trou noir vorace. Son énergie le quittait, et il allait mourir, c'était une horrible évidence. Et il n'y pouvait rien.
Ses genoux, ses jambes flagellèrent, il faillit s'effondrer mais puisa dans ses dernières forces pour dégager son poignet de l'étreinte perfide et fit quelques pas en arrière. La sorcière avait également reculé, et ses longs cheveux s'écartèrent en un mouvement pour révéler un cou meurtri. Kiegan ouvrit la bouche mais encore une fois, rien ne vint. Il voulut porter sa main à sa veste afin d'attraper son revolver engoncé dans le holster qui enserrait le côté gauche de son torse. Là encore, le geste lui sembla trop dur à faire. Et, même s'il n'avait pas été affaibli, aurait-il réellement trouvé la force de braquer une arme sur son petit ange... ?
Tout s'enchaînait si vite... Et voilà qu'arrivait Mills... Quel bordel, ce bordel...

William se figea après quelques mots, avant de finalement se ruer vers l'estrade pour se planter à quelques centimètres de la sorcière, se mettant entre elle et Gabriel. Il sortit son arme et la braqua sur Lysandra en l'invectivant :

- "Faut la buter, Kigs… C’est elle… Je m’en souviens, c’est cette sorcière… T’es pas là pour faire le tapin, hein ? Salope… manipulatrice… Qu’est-ce que tu veux faire ici ?" Fit-il, visiblement sous l'emprise d'une colère teintée par la peur. "Oh, on s’est fait bouffer, à ce que je vois !"

... Quoi ?

- "Non. Attend." Fit Kiegan d'une voix rendue faible par l'incompréhension et la ponction d'énergie dont il avait été victime. William grommela sa désapprobation et garda ses yeux et son arme braqués sur Lysandra.

Gabriel tentait tant bien que mal d'éclaircir ses pensées, de faire revenir sa bien-aimée raison mâtinée de pragmatisme qui lui avait échappé durant ces dernières minutes fatidiques. Il fallait procéder par ordre, rapidement. D'abord, se redresser, ne plus laisser chanceler ses jambes. Ensuite, respirer, laisser l'air revenir dans un cerveau étouffé par la confusion. Enfin, penser, tout simplement. Rendre clair ce qui est obscur, point par point.
Petit un : La demoiselle devant lui n'était toujours pas, et ne serait jamais sa fille, qu'importe la douleur que cela pourrait causer au Capo.
Petit deux : il apparaissait finalement qu'elle n'était pas une pute et qu'elle était celle qui avait failli faire crever Mills à petit feu. Elle avait également fait la monstrueuse erreur d'avoir attaqué Gabriel.
Petit trois : un vampire l'avait boulottée, et elle avait caché sa blessure jusque là.

Le premier point ne méritait pas qu'on s'y attarde. Ou alors, pas maintenant. Il était trop complexe pour que Gabriel y trouve une solution ce soir, et ses idées ne pourraient s'éclaircir qu'avec le temps.
Le deuxième item aurait eu, en temps normal, une solution claire : la mise à mort. Lorsqu'on s'attaquait au Conclave, à un lieutenant et au Capo, en plus, la sentence était sans appel. Mais il y avait une lourde inconnue dans cette équation, un "pourquoi" auquel il fallait trouver une réponse.
Le troisième point, si insignifiant soit-il, soulevait une lui aussi une question : pourquoi diable une pute cacherait-elle une trace de morsure ? La plupart des filles marquées par des piqûres de seringues ou par des vampires ne prenaient pas forcément la peine de dissimuler ces stigmates qu'une inspection toute simple aurait de toutes façons révélés. Les futures prostituées ignoraient que certaines marques de ce genre serviraient à les classer et a les envoyer dans la rue, au bordel ou à l'hôtel. Alors, pourquoi la pute, qui n'en était pas une, s'était démenée à cacher les deux trous coagulés et auréolés de rouge sombre et de violet ? En avait-elle honte ? Étaient-ils un indice ?

Oh, comme il était bon de retrouver un esprit clarifié et débarrassé des brumes de la confusion et de la tristesse...
Ces quelques petites secondes de réflexion ordonnée firent un bien fou à Gabriel qui ne souriait plus et affichait une expression empreinte d'une gravité souveraine. Il avait repris son habituelle posture droite et noble. Il glissa enfin sa main à l'intérieur de sa veste et dégaina son revolver, qu'il ne braqua pas vers Lysandra mais garda plutôt au poing. Là où la force physique lui faisait défaut, il compensait par une certaine rapidité et une précision mortelle dans ses gestes. Lever son arme d'un geste vif et loger deux balles dans les genoux n'aurait posé aucun problème... s'il s'était agi de quelqu'un d'autre. Oh, comme il aurait aimé que Lysandra soit quelqu'un d'autre. Il l'aurait attachée, l'aurait torturée pour obtenir des informations, et lui aurait tiré une balle entre ses deux jolis yeux. Tout aurait été si simple... Lui qui aimait les énigmes, les casse-têtes, il trouvait cette complexe situation absolument insupportable.
Il souhaita poursuivre l'analyse qu'il avait entamée. Il fallait pour cela se taire et écouter, pour ensuite juger. Gardant ses yeux sur Lysandra, il ordonna a son lieutenant :

- "Explique-moi, William.
- C'est elle, putain. C'est cette connasse qui est venue me trouver et m'a sapé le moral. Merde, Kigs, je suis pas sorcier, moi, j'ai rien vu venir. Elle venait me voir, elle me posait des questions sur le caillou, et plus ça allait, plus j'avais envie de crever. Je sais pas comment elle a fait, mais j'étais pas foutu de savoir qui me faisait ça, t'as bien vu, t'as lu, non ? Mais maintenant que j'ai les idées claires, je me rappelle de sa petite gueule... Je suis sûr que c'est pour ça qu'elle est là, elle a joué les putes pour venir s'en prendre à moi, encore."

Il étaient donc bien à elle, les yeux. Ces grands yeux froids et reptiliens que Gabriel avaient vus dans l'esprit de Mills alors noirci par une pesante dépression. Le trouble que Kiegan avait ressenti lorsqu'il avait fait face à sa "fille" un peu plus tôt l'avait empêché de faire le lien. Ou peut-être qu'inconsciemment, il avait refusé de le faire...
Le bras de William tremblait un peu. Sa rage était palpable, et il semblait clair que l'homme nourrissait une colère froide envers Lysandra, qui l'avait berné comme un imbécile, qui l'avait fait passer pour un abruti à l'esprit faible et facile à manipuler. Les doigts de Gabriel se resserrèrent autour de son arme. Mills commença à s'emporter d'avantage et haussa le ton :

- "Et son cou- Tu sais quoi ?! Je pense-
- Tais-toi." Le coupa Kiegan d'un ton sec. Ce n'était pas à Mills de penser. Bien sûr, il ne doutait pas de l'intelligence de son lieutenant, qui avait eu dix ans pour lui prouver qu'il était capable de raison. Mais Gabriel voulait être seul juge, ce soir. William était à bout et pourrait finir par faire quelque chose de stupide. L'influence de Lysandra semblait s'exercer par le toucher, mais peut-être n'avait-elle pas abattu toutes ses cartes. La jeune sorcière, bien qu'elle ne semblait pas au meilleur de sa forme, avait peut-être d'autres moyens de manipuler un esprit embrumé par la colère. Il fallait rester vigilant, car la situation pouvait subir un retournement à tout moment.
Gabriel, dont le regard était toujours posé sur la jeune fille, s'adressa ensuite à elle. Il ne s'approcha pas pour deux raisons : il ne voulait pas prendre un risque qui pour l'instant n'était pas nécessaire. Il ne voulait pas s'exposer au toucher mortel de l'empathe. Ensuite, il voulait laisser une chance. Bien qu'il le désirait ardemment, il n'arrivait pas à se résoudre à traiter Lysandra comme une assassine "normale". Pas avec ce ravissant visage. Il voulait laisser une chance à la jeune sorcière de pouvoir présenter un plaidoyer, un témoignage, quelque chose, n'importe quoi qui pourrait la rendre moins coupable à ses yeux...
En théorie, oui, il pouvait s'approcher. Il pouvait la toucher. Il pouvait demander à Mills de rester sur ses gardes et de tirer si la perfide sangsue faisait des siennes et aspirait encore son énergie. Il pouvait lire la réponse en elle. Mais il n'en fit rien, et préféra demander.

- "À toi, maintenant, Lysandra. Explique-moi."

Il avait dit un nom qu'il n'était pas sensé connaître. Bourde volontaire, tentative de déstabilisation de la jeune sorcière qui semblait avoir repris du poil de la bête.
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MessageSujet: Re: Way down we go [ft.Gabriel] Jeu 11 Jan - 11:48



❝ Way down we go


Gabriel & Lysandra
Oh Father tell me, do we get what we deserve? Oh we get what we deserve Cause they will run you down, down til the dark Yes and they will run you down, down til you fall And they will run you down, down til you go Yeah so you can't crawl no more △


Pourtant elle s’accrocha. Elle s’accrocha à cette lueur, cette hésitation qui embrumait l’esprit de Kiegan malgré ce qu’il voulait montrer sur son apparence. Et comme toujours, comme chaque fois que le destin abattait ses foudres sur elle, Lysandra cherchait le bon côté des choses, le petit plus qui lui disait ce n’était pas encore terminé pour elle. La mort de ses parents dont elle n’avait gardé qu’une vague notion en tête, elle s’en était remise, la fuite d’Armin, oui là aussi, la mort de leur tutrice, encore une fois, Louis… Louis… Mais si, elle avait encore relevé la tête, avait continué de vivre même si elle avait cru se noyer pour de bon cette fois… Et là ? Deux flingues de mafieux énervés, un vampire assoiffé de l’autre côté, un échec cuisant… Bah, c’était que dalle en fait. Et alors que l’espoir un peu délirant s’écoula en elle, l’esprit calculateur en vint rapidement à se réjouir : s’ils avaient voulu la tuer, elle serait déjà morte. Et c’était amusant de voir le si influent patron du Conclave tenter de se reconstituer, morceau par morceau, comme un puzzle qu’elle aurait mélangé, bien qu’elle n’ait toujours aucune putain d'idée de la raison. Cela ne faisait rien. Très honnêtement, l’empathe craignait surtout le fait que Mills la tue sous le coup de la colère, plutôt que Kiegan la descende, retenu par ce… Quoi… Cette… Cette « affection » ? Était-ce cela qu’elle sentait aussi, dans l’amas épais qui petit à petit, redevenait plus latent ? Bizarre ? Ouais, et pas qu’un peu. Le cerveau travaillait, les nerfs réceptionnaient leurs échos émotionnels, si forts à l’un et à l’autre, ses deux contrats qui continuaient de s’agiter sous le nez d’un tigre qui ne se laisserait pas dompter si facilement. Ils auraient pu, chacun, lui hurler aux oreilles ce qu’ils ressentaient, ça aurait été la même chose… à la seule différence qu’elle saurait pourquoi le numéro un du Conclave était dans cet état. L’empathie avait ses limites que la télépathie n’avait pas… Peut-être qu’elle devrait lui demander directement… Non. La rongeante curiosité habituelle la força à se mordre la lèvre inférieure, pour empêcher la question de passer ses lèvres. La simple et bonne raison étant qu’elle ne devait pas encore trahir son pouvoir principal. On ne savait jamais, ça pouvait servir.

Et donc trop fier de prendre ce qu’il croyait être un léger avantage, planqué sous les jupes de son patron, Mills déballa son plaidoyer comme un gamin criait en montrant du doigt « c’est elle ! »… Bon sang, elle lui aurait prit ses bonbons que ça aurait pareil, pauvre petit humain… Et pourtant, elle le fixait, l’expression neutre, une légère moue sur les lèvres rosées, Lysandra qui pouvait sentir le poids du regard glacé de Kiegan, préférant ne pas relever l’œil, largement contentée de ses émotions écrasantes. Pourtant elle aurait dû tuer cet humain… Si elle avait su… Si elle avait attendu quelques secondes supplémentaires, celles qui lui auraient amené Mills, l’empathe se serait concentrée sur lui et l’aurait tué. Mort, il n’aurait pas parlé. C’était comme ça qu’elle préférait ceux qui en savaient un peu trop. Or tout déraillait, de pire en pire. Elle chercha, durant une seconde, quelle issue pouvait-il y avoir pour celle qui détenait les informations, piégée au milieu d’un bordel de mafieux - dont le numéro un en avait, émotionnellement, clairement un grain - qui plus est avec une morsure dans le cou, et un qui allait tout déballer sur sa tentative de meurtre doublée d’un vol d’objet relativement important. Lysandra fut froissée à la mention de « cailloux » et dévisagea Mills qui déformait les mots dans sa grossière bouche d’humain. Allez, prenons-nous au sérieux deux minutes, il aurait manqué à quelqu’un, ce type ? Il n’avait aucune véritable conscience de ce que faisait cet objet et c’était lui qui en avait la charge… Ciel, quand elle y pensait !

Donc elle en était là, Kiegan ne voulait clairement pas la tuer, Mills totalement à l’opposé… Et puis qui se fit rabaisser le caquet par son patron. Lysandra eut un léger sourire, un peu cruel, avant de poser son regard froid sur le sorcier qui à présent, ruminait sur elle-ne-savait quel sujet. Indulgence. Ce mot tomba net dans son esprit qui se tuait à la tâche, toujours entrain de chercher, de calculer, de trouver un moyen…

- "À toi, maintenant, Lysandra. Explique-moi."

La stupeur froide et soudaine l’interrompit brusquement dans sa réflexion trainante. Un frisson glacé lui traversa l’échine, s’emparant de ses nerfs pour les broyer, tandis qu’elle avait certainement pâli plus qu’elle ne l’était déjà. Encore un battement de raté, une légère peur, des questions supplémentaires… Tout déferla dans son être fatigué qui ne demandait qu’une pause, une infime pause, quelques minutes… De quoi se reconstituer, de quoi ouvrir les yeux, assez pour voir cette lumière au bout du tunnel qui venait toujours finalement la chercher. Mais pas là. Elle réfléchit, tourna et retourna la situation dans sa tête, cherchant à quel moment il avait pris connaissance de son nom… Cela ne se pouvait pas… Elle n’avait pas fait d’erreur, ne s’était risquée à aucune information livrée sur elle-même, y comprit Mills qui ne pouvait pas le savoir. Alors, où avait-elle merdé ? Les moments défilèrent dans son crâne en furie, muets d’un nom proféré, vierges de toute forme de propre trahison de sa part… Ses jambes se firent faibles et elle réalisa qu’elle avait froid, là comme ça, si dénudée, mise à jour… Et cette fois, depuis très longtemps, elle se sentit mal à l’aise dans une telle tenue, ne sachant pas où se mettre. Pour rester de marbre, c’était trop tard. Elle entrouvrit simplement la bouche, incapable de réfléchir aux nouveaux mensonges qu’elle pourrait inventer.

- Comment vous… s’interrompit-elle presque aussitôt.

Non, tais-toi. Pas de ça. Répondre à une question par une autre question, c’était ridicule, ça ne fonctionnait pas. Et puis ça voudrait aussi dire qu’elle aurait été sincère une seconde, qu’elle aurait abandonné son jeu, le temps de satisfaire sa curiosité qui grandissait de plus en plus. Inutilement, puisque de toute façon, il était clair qu’elle ne dirait pas la vérité en retour. Dénoncer un vampire… Certainement pas. Louis l’avait habituée à mieux que ça. Donc ça se bousculait là-haut, bien évidemment. Elle aurait voulu encore se ruer sur lui, le secouer, lui faire avouer pourquoi, comment, qu’est-ce qu’il se passait, putain, pourquoi …? Il lui parlait, là, comme s’ils se connaissaient, tranquilles, à croire qu’elle avait eu une mauvaise note à son devoir et qu’elle devait se justifier. Un mafieux ça cognait, ça foutait des rosses sous l’impatience et ça bandait devant une gonzesse comme elle, point barre. Ça, elle connaissait. Par contre elle ne connaissait pas la patience, l’indulgence, cette sorte de sentiment qu’il avait… Non ça elle aurait incapable de mettre un foutu mot dessus, en anglais ou en français.

- Putain… qu’elle lâcha d’ailleurs dans sa langue maternelle, en serrant les dents… avant de se mettre à rire légèrement. Tu crois que je vais te déballer la vérité, là comme ça, parce que tu as demandé gentiment ?

Puis Lysandra eut une idée. L’idée. La dernière sans doute. Peut-être encore pire, mais peut-être aussi la seule qui pourrait la sauver, là maintenant. C’était pile ou face. La liberté ou l’énorme bourde. Bon sang… Où fallait-il en arriver ? Après ça elle se tirerait certainement loin… Déjà, pour ne pas avoir le Conclave sur le dos, et ensuite, pour éviter le chemin de Mulligan… Et avec un peu de chance, tout ce beau monde pourrait presque s’allier pour attraper cette sale petite salope et lui faire manger bon. Ah elle avait bel air, la jolie poupée, si habituellement sûre d’elle… Et puis comme l’empathe voyait que sa réponse n’était certainement pas la plus habile, elle songea qu’il fallait régler le tir. Un dernier effort… Tu as assez d’argent pour disparaître ensuite… Tout va bien se passer… Comment ça pourrait être pire de toute façon ? Elle écarta finalement les mains en signe de résignation… Un dernier effort…

- Je n’y suis pas pour grand-chose, en vérité. Disons que je fais mon travail… et pas celui de pute, enchaîna-t-elle immédiatement en posant un regard sur l’humain, qui s’apprêtait à faire de la contrepartie facile. Je bosse au Red Lounge, donc les morsures ça arrive, et ça n'a rien à voir avec le reste, inventa-t-elle en haussant les épaule sous le demi-mensonge.

Son lieu de travail officiel n'avait plus d'importance, puisqu'elle avait déjà prévu de se tirer loin de Salem. Ensuite la sorcière était habituée aux dents des vampires dans son cou, et ce point était la seconde vérité ; le tout embaumant le mensonge principal qui consistait à ne pas trahir l'identité de son client. Il n'y avait plus qu'à espérer que cela fonctionne.

- Et à côté de ça, j’ai des contrats, o.k. ? Là j'en ai un sur Mills…

Elle lâcha le nom comme si elle venait déjà d’avouer gros, baissant les yeux qu’elle planta au sol. Feindre la crainte d’avouer, feindre la résignation, la docilité… Lysandra, pendant ce temps, concentra un ultime effort, réunissant dans son crâne toutes les forces, les récupérant au plus profond d’elle, laissant résonner le nom de sa victime, la ciblant encore, s’acharnant. Empathie à distance. Tuant. Mais il était en colère, sans dessus dessous dans tout son petit corps d’humain… Alors c’était facile… L’œil opalin se redressa vivement.

- Et sur toi, Kiegan.

Lysandra lâcha tout au même moment. La vague s’échappa, puissante, crevante, la laissant là, complètement abasourdie, tandis que ça courait vers Mills dans un galop retentissant d’étalons furieux qui fondaient sur lui… Il prit tout en pleine poire, ces émotions de rage violente qui l’enserraient déjà de leur perfidie. C’était tout pour Lysandra. Elle n’était plus que ce corps vidé, tremblante, lâchant un soupir d’épuisement intense… Puis Mills fit pivoter de manière automatique, son arme dans la direction de Gabriel, fou, les yeux exorbités, il voulait absolument détruire son patron… Comme le lui avait si bien dicté la sorcière par ce transport. Quant à elle, elle ne vit rien. Ni au fait que Mills faisait n’importe comment, qu’il visait terriblement mal, tellement il tremblait, ni que son esprit luttait malgré tout, sous cette emprise maladroite de l’empathe. La vue floue, gémissante, elle esquissa un pas, puis un autre. Comment elle a pu ? Elle ne le savait pas. L’instinct peut-être. Alors elle alla… Un pied, devant l’autre… Encore une fois… Les vestiaires se dressaient déjà autour, elle s’en allait, oui, progressivement. Son épaule la lança. Un mélange de couleurs d’acier lui fit supposer qu’elle avait heurté un casier. C’était de plus en plus difficile. Marcher… Simplement marcher. Vers la vie. Vers la liberté. L’air… Le jour qui déclinait. Oui, enfin. Le tableau impressionniste qu’elle parcourait de ses yeux embués, c’était l’extérieur. Il y avait encore le camion dont elle était descendue, sans avoir la moindre idée de la tournure que les choses allaient prendre. Déjà elle n’entendait plus, ou au loin. Seule la douleur des chutes la ramena à la réalité… Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus ressentir ça non plus. Et puis la migraine, lancinante, horrible sous un tel effort qu’elle n’avait encore jamais poussé jusque là… Elle aurait cru pouvoir mourir… Peut-être que ça l’aurait délivrée… Sa bouche s’ouvrit, cherchant l’air à avaler. Ses yeux se posèrent sur le ciel, s’accrochant aux couleurs qu’y jetait le soleil mourant, sanguinaires… À moins qu'ils ne la trompent…

Et cette silhouette qui se détacha de derrière le camion… Était-ce son imagination, là aussi ? Quelques paroles furent prononcées de la bouche du nouvel arrivant, alors qu’à mesure qu’il s’approchait, Lysandra put décerner un léger rire, moqueur, méchant… Elle força sa vue à se préciser tandis qu’elle cherchait à s’appuyer contre le mur. Qu’est-ce qu’il voulait lui ? Putain… Son visage restait flou.

- Mais... Ce ne serait pas Lysandra ? Quelle surprise…

Comment pouvait-il lui aussi… ? Elle… Elle le toisa. Elle réussit à faire ça.

- Tire-toi qu’elle réussit à articuler en tendant une main vers lui.

Elle aurait pu le… le toucher, pousser encore plus loin… qui sait… Mais il releva la tête. Lysandra les entendit. Ils… Ils arrivaient. Merde. C’était fini. Elle… Elle n’avait pas réussi et elle se… se tuait presque, incapable de… de s’arrêter. Elle n’entendit pas… ou trop peu. Simplement… lorsqu’elle voulut bouger… l'autre fit un geste. Et là, dans… dans… dans sa main, au creux de sa paume, ça… ça s’illumina… Le feu. Intense et impitoyable, la flamme indomptable, la flamme de la mort… L’empathe écarquilla les yeux, envahit d’une terreur pure, assaillie de souvenirs horribles tandis que sa conscience lui revint durant deux secondes, vive, comme une surtension soudaine. Les images se succédèrent dans son esprit qui demandait grâce, le feu, la maison de Paris, réduite en cendre… La boutique de mademoiselle Tréville, réduite en cendre aussi… Louis… En cendre. Des lèvres de Lysandra s’échappa une plainte, lourde et suppliante, frustrée de la pénible douleur si souvent ravalée et mise sous silence, alors que le traumatisme refaisait surface. Et tandis qu’elle donnait son dernier soupir de conscience, ses jambes cédèrent enfin, la laissant tout à fait évanouie. L’énergie l’avait totalement quittée.

[…]

Ce qu’elle sentit en premier lieu, ce fut les liens qui la tenaient fermement. Embuée du dernier cauchemar dont elle ne se souvenait que du passage furtif, Lysandra comprit rapidement qu’elle vivait toujours, mais n’aurait pas su dire depuis combien de temps elle voguait dans l’inconscience. Peut-être des heures, ou des jours. L’aridité d’un désert lui ébranlait le gosier, elle avait faim et soif. Ses membres ballants n’étaient pourvus d’aucune force assez réelle pour la faire se tenir debout, si elle avait eu à le faire. Et puis derrière ses paupières lourdes, les images lui revinrent comme une gifle. L’échec, son abus, le feu… La petite flamme dansante dans la main de ce sorcier, qui aurait pu en faire n’importe quoi. Alors Lysandra ouvrit les yeux, brusquement, sans l’avoir décidé d’elle-même.

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Someone took me by surprise I was cast among the stars Heard a million voices call Why didn't I understand Someone's hand was holding out Now Just do as I say Keep Your Lips Sealed Walk away Now Just do as I say Keep your sweat cold Don't betray
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MessageSujet: Re: Way down we go [ft.Gabriel] Ven 12 Jan - 0:20

la mention du nom sembla fonctionner, et Gabriel vit ciller, un bref instant, la stoïque jeune femme. L'épuisement avait déjà privé ses joues de quelques nuances de rose, et la surprise la fit maintenant pâlir d'avantage.
Elle émit un "Comment vous..." qu'elle sut révélateur, car elle interrompit sa phrase comme on claquerait une porte. Puis vint un juron, un "Putain." que Gabriel comprit. Au long des quelques années qu'il avait passées en France, il avait appris quelques rudiments de cette langue, et les insultes furent bien sûr les premiers mots qu'il connut sur le bout des doigts. La voix de Lysandra perça difficilement le barrage de ses dents serrées alors qu'elle sifflait son refus d'obtempérer :

- "Tu crois que je vais te déballer la vérité, là comme ça, parce que tu as demandé gentiment ?
- Le fait que j'ai demandé est déjà une gentillesse en soi, jeune fille." Répondit Gabriel, plissant un peu les yeux sous le coup de l'agacement.
Car oui, rien ne l'obligeait à demander. Pour pouvoir lire, il fallait un contact : sa main sur une épaule, son front contre le sien, peu importait tant qu'il touchait. Certes, il avait jusqu'à présent refusé de s'approcher, ne souhaitant pas prendre de risque et voulant donner une occasion à la jeune fille de montrer qu'elle désirait de la clémence de la part de son juge. L'entêtement dont Lysandra refusait de se départir était louable et démontrait un certain courage, mais il n'arrangeait pas son cas. Puisqu'elle refusait de lever le voile sur la vérité, alors Gabriel allait le faire lui-même.

Kiegan fit un pas vers elle. Son poing gauche, libre alors que le droit était armé, se déplia et étendit de long doigts agiles...

Il s'interrompit néanmoins lorsque les épaules de Lysandra tombèrent un peu et qu'elle rouvrit la bouche. Le Capo ne sut pas exactement ce qui avait provoqué ce changement d'attitude. Peut-être avait-elle réalisé que la situation dans laquelle elle se trouvait était, somme toute, catastrophique. Peut-être qu'elle avait ravalé sa bravoure en voyant le grand méchant mafieux s'approcher. Ou peut-être qu'elle allait continuer à mentir. Peu importait la raison, l'essentiel était qu'elle allait parler. Gabriel interrompit son mouvement.

- "Je n’y suis pas pour grand-chose, en vérité. Disons que je fais mon travail… et pas celui de pute. Je bosse au Red Lounge, donc les morsures ça arrive, et ça n'a rien à voir avec le reste. Et à côté de ça, j’ai des contrats, o.k. ?"

Gabriel laissa Lysandra déballer son explication, sans interruption ni question, bien qu'il lui en vint en tête. Ainsi, il y avait bien une histoire de contrat. Cela confirmait les doutes naissants qu'avaient le Capo sur le métier de la jeune femme. Une tueuse. Elle avait mit le mot "contrat" au pluriel, et Kiegan s'autorisa à penser qu'en plus de vouloir tuer un lieutenant, elle cherchait peut-être aussi à étêter le Conclave. Elle n'était pas la première, et elle ne serait certainement pas la dernière... Sans forcément de commanditaires derrière eux, ils s'étaient succédés, année après année : des chasseurs, des revanchards, des justiciers, des policiers, des mercenaires... La liste était longue. Certains avaient presque réussi à assassiner le Capo, d'autres étaient restés très loin d'atteindre leur cible. Tous et toutes avaient un point en commun. Morts.
Jetés pour pourrir dans des tombes de fortune. Balancés à la mer. Partis en fumée dans le crématoire de la maison funéraire d'Abel. Démembrés puis dissous à l'acide dans une vieille baignoire au sous-sol de la villa de Kiegan. Parfois renvoyés en plusieurs morceaux chez l'employeur ou à la famille, pour faire passer un message. Les méthodes variaient mais le résultat était toujours le même. Et il pourrait bien en venir cent autres au cours des dix années prochaines, le résultat ne changerait pas. Alors pourquoi serait-ce différent pour Lysandra De Nerval, qui n'était qu'une étrangère ? ... Sans l'être...

Si certains avaient attenté à la vie de Gabriel de leur propre initiative, ce n'était pas le cas de la demoiselle, qui avait confirmé l'existence de contrats. Connaître un commanditaire était d'une importance capitale et permettait de déjouer des complots d'une envergure plus grande qu'imaginée au départ. La plupart de ses ennemis lui étaient encore cachés. Ils étaient tant à vouloir la mort de Monsieur Kiegan, mais restaient tapis dans l'ombre et demandaient à d'autres de faire le sale boulot. Quelle classe. Tuer la jeune sorcière sans en apprendre d'avantage sur son employeur ne mènerait à rien : toujours sous couvert d'anonymat, il renverrait d'autres tueurs, les uns après les autres. Oh bien sûr, Kiegan, le prétentieux Monsieur Kiegan, était persuadé qu'il saurait déjouer toute tentative d'assassinat comme ce fut le cas tant de fois par le passé. Mais, autant s'ôter une épine du pied et attaquer le mal à la racine, n'est-ce pas ? Il fallait donc garder Lysandra en vie afin de pouvoir connaître le nom du malheureux qui voulait voir chuter le Capo du Conclave. Peut-être que Gabriel se raccrochait à cette conviction afin d'avoir une ultime excuse pour garder la copie d'Anna en vie aussi longtemps que possible, mais toujours était-il que la décision restait sage et réfléchie à ses yeux.

- "Là j'en ai un sur Mills…" Continuait Lysandra, qui laissa sa phrase en suspend quelques secondes avant de mentionner le deuxième contrat. "Et sur toi, Kiegan."

Davvero*... Cette révélation n'en était pas vraiment une et ne l'étonna pas le moins du monde. Ce qui l'étonna par contre fut le changement soudain dans l'attitude de Lysandra. Au rythme de ses paroles, elle s'était un peu affaissée, comme si elle s'avouait peu à peu vaincue. Mais bien sûr, il n'en était rien. Elle ponctua sa phrase en relevant brusquement la tête, et bien qu'elle eut mentionné le nom du Capo, son regard fut pour William Mills. Gabriel, que l'âge avait rendu plus apte à déceler l'énergie magique, ne vit pourtant quasiment rien, juste quelque chose ressemblant à une légère distorsion optique, qui filait à une vitesse folle vers son lieutenant et sembla le percuter. Mills eut un léger mouvement de recul. Ses sourcils se froncèrent d'avantage, et ses yeux s'écarquillèrent. Ses traits étaient déjà crispés par la haine alors qu'il regardait Lysandra, et pourtant son expression s'amplifia et se déforma en masque hideux de colère intense qui avoisinait la folie furieuse. Comme une tourelle montée sur un trépied, le haut de son corps tourna, et le canon de son arme se retrouva braqué sur son boss. Ce dernier s'immobilisa, concentré, muscles tendus, mâchoires serrées. Du coin de l'oeil, il vit la jeune sorcière s'élancer, mal assurée mais aussi vite qu'elle le pouvait, vers la sortie de la scène par laquelle elle était entrée plus tôt. Kiegan voulait bien entendu se lancer à sa poursuite, mais il n'oublia pas que son lieutenant le tenait en joue. Tout mouvement pouvait s'avérer fatal.

- "William. Non." Fit simplement Kiegan, avec le ton sec et intransigeant qu'on réservait au animaux de compagnie lorsqu'ils rongeaient les meubles. Malheureusement, Mills n'était plus lui même, et l'ordre impérieux de Lysandra résonnait encore trop en lui. Les yeux du Capo se plissèrent et il se concentra pour faire lui aussi usage de ses pouvoirs. Le sang monta aux tempes grisonnantes de Gabriel et il eut l'habituelle impression que son cerveau se mettait à chauffer doucement à l'intérieur de sa boite cranienne. C'était toujours une sensation agréable au début, et ça le restait, si l'intention se limitait à provoquer un léger mal de crâne. Bien sûr, Gabriel augmenta l'intensité, voulant infliger un mal plus grave. Il ne fallait pas commettre d'impair et trouver un juste milieu entre la quantité d'énergie qu'il se pouvait permettre d'utiliser, et la puissance de la céphalée à infliger. Lysandra venait de s'enfuir, certes, mais elle avait semblé grandement diminuée et ne devait pas être partie bien loin. Il fallait garder assez d'énergie pour se lancer à sa poursuite.

William, quant à lui, devait tirer sur Gabriel -C'était obligé- C'était ce qu'il devait se produire, il n'y avait pas d'autre alternative. Une partie de lui, qui lui appartenait encore -Obéis-moi-, refusait pourtant d'exécuter le funeste geste, sachant très bien que -Tu dois le faire- tirer sur le Capo revenait à signer son arrêt de mort -Fais-le-. Une douleur qui s'était fait discrète au début grandissait au sein de son cerveau tiraillé, et prenait de plus en plus d'ampleur. Le bras de Mills semblait avoir sa volonté propre : alors que le reste de son corps restait raidi par la folie meurtrière, son bras était secoué de violent soubresauts, comme si deux mains invisibles se disputaient son contrôle. Tire. Tire pas. Fais-le. Pas question. Si. Non. Si. SI.
Une rapide succession de coups de feu partit. Les deux premiers manquèrent leur cible, et Gabriel remercia une fois encore sa chance insolente. Le troisième coup de feu atteignit le Capo à l'avant-bras gauche. La surprise, la douleur et la colère lui arrachèrent un cri. Il vit rouge un instant, et c'en fut fini de jouer. Il leva son bras valide et toujours armé, et tira une balle dans le genou de son lieutenant. William hurla à son tour et perdit l'équilibre, sa jambe blessée se dérobant sous lui. Ses doigts se crispèrent autour de son revolver alors que sa main libre se porta à sa tête de plus en plus endolorie. Gabriel, d'une enjambée rapide, fondit sur son employé et abattit son pied sur sa main armée, une fois, deux fois. Mills cria à nouveau et lâcha le flingue que Kiegan se pencha pour attraper prestement. Il frappa le crâne de William d'un coup de crosse, lui faisant perdre connaissance. Un problème de réglé. Au suivant. Ne perdant pas une seconde de plus, Gabriel franchit la scène, se précipita dans les loges, et finit sa course en passant la porte de sortie.

Il fit irruption dehors juste à temps pour voir Lysandra chanceler, ses longues jambes tremblant comme celle d'un agneau tout juste né. Enfin, elle s'effondra, sa jolie bouille s'écrasant sur le bitume de la sordide ruelle.

- "Eh beh." Fit simplement Baptiste, qui jouait avec son briquet comme il en avait l'habitude, faisant sortir du gaz du petit engin avant de l'enflammer dans sa paume de sorcier.
- "Tu ne devineras jamais... Roh, quelle soirée." Souffla Gabriel à son employé alors qu'il portait à son flanc une main pour inutilement toucher un point de côté naissant. "Aide-moi à la rentrer."
Kiegan, du pied, poussa l'épaule de Lysandra afin de la retourner sur le dos. il passa ses mains sous les aisselles de la sorcière inanimée alors que Lefevre fit, de ses mains, le tour de ses fines chevilles. Le bras de Gabriel le fit souffrir alors qu'il hissait le corps pourtant léger de la demoiselle. Les deux hommes soulevèrent la frêle tueuse et la ramenèrent à l'intérieur.

Dans la salle principale du bordel, c'était la cohue. Ayant entendu les coups de feu, les trois hommes de main qui s'étaient chargé d'emmener les putes dans une autre pièce un peu plus tôt étaient revenus. Ils étaient tous trois sur la scène, et l'un d'eux était agenouillé près de Mills, à qui il donnait de petites tapes sur la joue afin de le réveiller.
"Laissez-le, Keller. Appelez un guérisseur." Ordonna Gabriel. L'homme se redressa aussitôt et sortit un portable afin de joindre un sorcier spécialisé dans les soins. Kiegan assit Lysandra sur une chaise et demanda à Baptiste de la tenir droite pendant qu'il allait chercher d'épais serre-câbles en plastique noir.

- "Je comprends pas trop ce qui s'est passé, mais on dirait des retrouvailles familiales qui ont mal tourné !" Fit Baptiste qui affichait un sourire sarcastique.

Pour un homme, Baptiste Lefevre n'était pas très grand, mais restait malgré tout bien bâti. Né en France de parents Réunionnais, l'homme avait hérité de sa sorcière de mère le pouvoir de manier le feu. Il avait rejoint le groupe de receleurs d'objets magiques qui sévissait alors à Paris, et y avait rencontré Kiegan. Gabriel avait apprécié son apparente nonchalance qui cachait une réelle implication et un amour inconditionnel du travail bien fait, et les deux hommes furent souvent amenés à travailler ensemble, ce qui leur permit de bâtir une confiance et un respect mutuel entre eux. Lorsque, en 1992, Gabriel revint à Paris afin de traquer les De Nerval, il fit appel à Baptiste qui résidait alors encore à la capitale. Les deux hommes, accompagnés d'un employé de Gabriel, s'étaient alors rendus au domicile de la famille sorcière. Baptiste était bien celui qui avait enflammé la belle maison des De Nerval après que Gabriel aie commis l'irréparable. Bien des années plus tard, recherché par la police, Lefevre fut forcé de quitter la France et se rendit alors aux Etats-Unis où, de fil en aiguille, il retrouva son ancien collègue qu'il laissa devenir son patron en acceptant de travailler pour le Conclave.

- "C'est à peu près ça." Répondit Kiegan, qui se laissa aller à sourire également alors qu'il passait des serre-câbles autour des poignets et des chevilles de Lysandra, attachant ses membres aux bras et aux pieds de la chaise sur laquelle elle était mollement assise. Le Capo se dirigea vers le petit bar au fond de la salle et attrapa une bouteille de vin. Il fit légèrement la moue en voyant l'étiquette. Eh oui, ces boissons étaient pour les clients, ce qui expliquait  que la qualité ne soit pas toujours au rendez-vous... Bah, qu'importe. Pour le moment, cela suffirait. Alors qu'il versait le vin dans deux verres, il entreprit d'expliquer la situation à Baptiste.

- "T'as essayé de lire ?" Demanda Lefevre une fois informé de la situation.
- "Non, pas encore." Rétorqua Gabriel qui s'était assis sur une chaise et regardait Lysandra, encore dans les vapes.
- "Pourquoi ?
- ... Je n'en sais rien." Répondit le Capo après une ou deux secondes d'un lourd silence.
- "Eh beh c'est maintenant ou jamais." Fit Baptiste en haussant les épaules.

Gabriel se prêta au jeu et rapprocha sa propre chaise de celle de Lysandra. La jolie jeune fille au visage d'ange avait la tête penchée en avant et légèrement sur le côté. Kiegan étendit son bras valide, glissa sa main sur la joue de la captive, et releva délicatement sa tête. Si silencieuse, si tranquille, elle semblait dormir, et la pression de la paume de Gabriel remontait un peu la joue rosée et donnait à la captive un air de bébé. Si elle n'avait pas tenté de le tuer par Mills interposé, ç'aurait été presque adorable...
Restant immobile, Gabriel se concentra, ses yeux regardant Lysandra sans réellement la voir alors qu'ils se perdaient dans le vague. Puisqu'elle était K.O., il était impossible pour Kiegan de lui poser des questions qui auraient pu invoquer des images ou le nom du mystérieux employeur. Il espéra donc que Lysandra, dans les brumes comateuse de son esprit, soit en train de penser à son commanditaire.
Il fit le vide dans son esprit, et entendit les premières bribes de mots. C'était bien la voix de Lysandra qui lui parvint, mais elle était engourdie, lente, comme si on en avait diminué la vitesse via un logiciel d'édition de son. Et, bien sur, comble de malchance, elle pensait en français. Gabriel comprit quelques mots, mais pas autant qu'il en aurait voulu. De ce que le Capo comprit, la tueuse pensait à l'échec, à la fuite, à Paris. Sa voix pâteuse et ralentie était teintée de peur, et les seules images que conjuraient son cerveau ramolli étaient des flammes avec, en leur centre, une ombre noire avec un oeil unique.

Bien. Fantastique. Il fallait donc tout de suite se mettre à la recherche d'un cyclope qui se relaxait pépère dans un jacuzzi de feu.

Gabriel secoua la tête et cligna des yeux alors que sa main se détachait de la joue de Lysandra. Il s'enfonça dans son siège, le dos contre le dossier, alors qu'il croisait une jambe par dessus l'autre.
- "Alors, t'as vu quoi ?" Demanda Baptiste alors qu'il s'allumait, du bout du doigt, l'un de ses horribles cigarillos.
- "Pas grand chose, malheureusement. Trop onirique." Répondit Gabriel qui remuait son verre dans sa main, y faisant tourner un petit tourbillon de vin.
- "Eh beh, réveillons là, alors.
- Comme si c'était aussi simple... Je te rappelle qu'elle a manipulé Mills pour qu'il me tire dessus tout à l'heure.
- Mais c'est qu'elle a l'air aussi chiante que son père, dis donc !
- Oh oh oh, elle est bonne, celle-là." Conclut Gabriel, que la plaisanterie fit rire un peu jaune. Il se tut un instant, prenant le temps de réfléchir. Il y avait bien une solution, mais il n'était pas sûr de sa viabilité. Enfin bon, au point où il en était, autant essayer.

Il se leva et prit la direction de la cave de l'établissement, descendant les escaliers en béton. Une fois en bas, il se dirigea vers le fond du sous-sol pour atteindre une autre pièce, beaucoup plus petite et fermée par un rideau de fer muni d'un cadenas qu'il ouvrit avec une clé. Le rideau grinça et trembla alors qu'il le relevait afin de révéler plusieurs caisses entassées dans cet espace de stockage. Dans l'une de ces caisses se trouvait la boîte en bois rouge contenant l'étrange roche verte que Lysandra devait trouver, en plus de régler son compte à deux mafieux, dont l'un était à craindre comme la peste. Cependant, ce n'était pas cet objet là que Kiegan recherchait. Il ouvrit une caisse pour farfouiller dedans, poussant à droite à gauche quelques statuettes et artefacts. Pas ici. Il eut plus de chance lorsqu'il fouilla la deuxième caisse pour en sortir un collier qui ressemblait à celui d'un chien ou d'un esclave, en métal un peu rouillé et gravé de signes hindous. Il remonta les marches et revint dans la pièce principale. Sur ces entrefaites, le guérisseur était arrivé. Il était sur la scène et était assis à côté de Mills. L'homme pratiquait une imposition des mains sur le genou du lieutenant, et une légère lumière émanait de ses paumes ouvertes. Lorsqu'il eut fini, Kiegan le fit venir et demanda à ce qu'il soigne son avant-bras blessé, ce qui fut l'affaire de quelques minutes et laissa le guerisseur épuisé.

Le Capo revint aux côtés de Lysandra et demanda à Baptiste de lui relever la tête afin qu'il puisse emprisonner son cou gracile dans le collier mystique. Ses mains chaudes sur les joues de la jeune sorcière, Lefevre demanda :
- "Qu'est ce que tu feras, une fois que t'auras eu l'info ?
- Je la tuerai." Mentit Gabriel alors qu'il fermait le collier d'un claquement sec et métallique. Quelques signes sur l'artefact se mirent à briller d'un bleu glacé.

Après que Baptiste ait retiré ses mains, Kiegan colla deux ou trois petites tapes sur la joue de sa "fille". Elle grommela légèrement. Motivé par l'agacement et l'amertume envers elle, il réitéra le geste, le rendant plus violent : ce fut une claque qu'il finit par coller à la jeune sorcière, qui ouvrit aussitôt de grands yeux paniqués. Elle tenta de porter sa main à sa joue, mais ses entraves l'en empêchèrent. Elle essaya de se lever, mais ses chevilles étaient solidement liées aux pieds de la chaise. Elle tourna la tête pour se souvenir d'où elle était, et sentit le collier qui lui frottait le cou.

"Rebonjour, ma chérie." Fit Kiegan, qui avait employé un joli mot mais qui ne souriait pas. "Tu as autour du cou un Mai'jani, un objet fort intéressant en provenance d'Inde. Figure-toi que le client qui devait me l'acheter est mort des suites d'un rituel qui aurait mal tourné, à ce qu'on m'a dit. A toute chose, malheur est bon : s'il me l'avait acheté, il ne serait pas autour de ton cou maintenant, t'empêchant de retourner mon bon Baptiste contre moi."
L'intéressé fit de loin un signe de la main à la sorcière, et, méchant, fit s'enflammer ses doigts l'un après l'autre. Le salaud avait remarqué l'inconfort de Lysandra lorsqu'elle avait vu des flammes dans sa paume un peu plus tôt. Gabriel, après avoir bu une gorgée de vin, reprit :
"Tu devrais ressentir une certaine gêne, autant physique que mentale, et c'est parfaitement normal. Vois-tu, ce collier empêche son porteur d'utiliser toute magie. Je ne suis pas sûr que tu aies récupéré toute ton énergie mais, après tout, on est jamais trop prudent. Bien. Maintenant que tout est clair, Baptiste va te poser quelques questions, et tu y répondras."

Qu'elle le veuille ou non.

Kiegan se tourna vers Lefevre et lui énonça les questions, aux nombre de trois : "Qui est ton employeur", "Pourquoi veut-il la pierre", et "Où se trouve-t-il". Le Capo se tourna ensuite vers Lysandra et, encore une fois, appliqua doucement sa main sur sa joue. Deux des trois conditions étaient remplies : le toucher, et l'immobilisme. La troisième, la concentration totale, empêchait Gabriel de poser la suite de question. Il refit le vide et ses yeux bleus se perdirent un peu à nouveau, et ce fut Baptiste qui procéda à l'interrogatoire. Bien que français, il posa les questions en anglais afin d'inciter, autant que possible, la sorcière à répondre dans la même langue.

- "Qui est ton employeur ?" Demanda-t-il de sa voix trainante.

Gabriel n'entendit pas les mots qui sortaient de la bouche de Lysandra, mais en entendit d'autres qui couvrirent la voix de sa captive. Mulligan. Mulligan à l'oeil unique, qui lui faisait tellement peur, lui et ses longues dents. Et Gabriel le revit, après tant d'années... Dans l'esprit de Lysandra, son ancien employé avait l'air beaucoup plus terrifiant qu'il ne l'était réellement, et un détail avait changé : il avait en effet une paire de crocs qu'il n'avait pas lorsque Kiegan l'avait vu pour la dernière fois.

- "Pourquoi il veut la pierre ?" Poursuivit Baptiste après une quinzaine de secondes, voulant laisser le temps à Gabriel de lire.

Le cerveau de Lysandra conjura l'image de l'artefact, celle qu'elle avait vu sur la tablette des jours plus tôt, mais aucun mot précis ne vint, juste des "Je sais... Pas..." un peu étouffés, proférés en français et en anglais. Puis, quelques suppositions se firent entendre, mais elles étaient teintées d'un doute audible dans les deux langues. "Vendre la pierre ?" - "En faire... Un bien joli presse-papier... ?" - "Nuire... Kiegan ?"

- "Où est-ce qu'il est ?" S'enquit enfin Lefevre, de l'infecte fumée de cigarillo s'échappant de ses lèvres entrouvertes.

Lysandra sembla avoir compris qu'elle n'était plus toute seule dans sa tête, et que Monsieur Kiegan s'y était introduit et lisait en elle. Elle se força bien à penser à autre chose, mais le cerveau était ainsi fait : on pouvait essayer de contrôler ses pensées, mais, par réflexe, on conjurait forcément des mots ou une image, même brièvement. Ainsi, "Boston" résonna aux oreilles de Kiegan pendant une seconde avant d'être inutilement masqué par un "Monaco". Pareillement, l'image d'une usine de conserverie sur le port, un vieux bâtiment à l'air menaçant dans la nuit bostonnienne, apparut dans l'esprit de Lysandra, avant qu'elle ne le remplace par la vision de rêve d'un casino monegasque.

Gabriel retira sa main et, une fois encore, secoua la tête et cligna les yeux. Il fit un signe d'approbation à Baptiste, qui afficha un sourire et se rendit au bar pour se resservir un verre de vin. Kiegan, quant à lui, s'affala sur sa chaise, l'exercice de lecture qu'il avait fait deux fois ce soir l'ayant fatigué. Il regarda Lysandra, restant silencieux alors qu'il réfléchissait. Ainsi, Mulligan était encore en vie et était apparemment un vampire. Etrangement, Gabriel ne fut pas totalement surpris par cette nouvelle. Vouloir devenir immortel et acquérir une plus grande force, cela collait au caractère de son ex-employé, qui avait démontré par le passé une ambition qui lui avait été fatale. Vouloir doubler Kiegan était un dangereux quitte ou double, et personne n'avait encore gagné à ce petit jeu là. Mulligan avait eu plus de chance que d'autres, et s'en était sorti avec un oeil en moins, que Kiegan avait lui-même énucléé, et trois doigts en moins, que Kiegan avait lui-même coupés. Or, à l'époque, il n'était pas censé s'en sortir avec "si peu" de représailles : il était parvenu à s'échapper, empêchant le Capo du Conclave de finir le travail et de l'envoyer six pieds sous terre suite à sa trahison.
Et voilà que maintenant, cette saloperie de raclure de fond de chiotte de Mulligan, dans un espèce de hasard étrange et vicieux, envoyait Lysandra pour tuer son collègue Mills et son ancien patron. La vie était amusante, parfois... La rancune de Mulligan n'avait apparemment d'égale que sa lâcheté. Et bientôt, il n'aurait ni rancune, ni lâcheté : il ne serait rien d'autre qu'un cadavre, comme tous ceux qui avaient tenté de nuire au Conclave avant lui. Nul n'était invulnérable, pas même les vampires, et Kiegan allait lui montrer que son immortalité nouvelle n'était qu'une vaste blague.

Les mots de Baptiste percèrent le silence qui s'était installé depuis quelques secondes :

- "Mais du coup, elle sait que c'est toi qui a maudit sa mère ?"

Lentement, Gabriel leva les yeux, puis les bras au ciel et les laissa retomber lourdement de chaque côté des accoudoirs de sa chaise, dans un geste qui avait tout l'air de dire "Ah ça c'est malin, tiens, bien joué !"

- "Non." Soupira-t-il, son regard revenant sur sa "fille".
- "... Eh beh merde, pardon." Fit futilement Baptiste.

Le "Tu me manques" proféré plus tôt était heureusement passé inaperçu, mais maintenant la mêche était définitivement vendue. Gabriel s'était tut jusqu'à présent, sans vraiment savoir pourquoi. Peut-être qu'inconsciemment, il avait refusé d'avouer à Lysandra qu'il était un parfait salaud et qu'il pourrait un jour trouver grâce à ses yeux... ?

Raté.

____________________

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Avis de recherche : ‡ Des amants/amantes
‡ Des collègues et des cliens
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MessageSujet: Re: Way down we go [ft.Gabriel] Dim 14 Jan - 21:33



❝ Way down we go


Gabriel & Lysandra
Oh Father tell me, do we get what we deserve? Oh we get what we deserve Cause they will run you down, down til the dark Yes and they will run you down, down til you fall And they will run you down, down til you go Yeah so you can't crawl no more △


C’était clair qu’on avait osé la gifler. Ses yeux fatigués qui rencontrèrent d’abord le visage de Kiegan, lui permirent de faire le lien. Je l’avais peut-être méritée… mais t’es quand même un salaud. Cependant, ses pensées qui s’emmêlaient restèrent sur le feu valsant, tandis que l’épuisement intense la brouillait davantage et mélangeait les évènements qui se confondaient, se bousculant dans sa tête bourdonnante. Son premier réflexe fut de se frotter la joue rougie… Ou pas. Sous l’impulsion de la panique, elle testa ses liens, voulant se relever, pouvoir esquisser un mouvement, reprendre le contrôle, vite, vite, le dessus, contrôler… Mais non. Elle était prisonnière. Son crâne platine pivota, frottant contre quelque chose qui lui enserrait le cou. Désagréable… Et puis soudainement, elle entendit… Le silence. Le vide. Rien. Quelque chose la gênait, presque invisible et vicieux. Lysandra releva ses prunelles opalines sur Kiegan qui s’était planté devant elle. Aucune émotion n’en ressortait, rien n’émanait, pas la moindre humeur… Comment … ? Son radar s’était tu, ses nerfs ne recevaient plus d’informations. Un véritable néant. C’était aussi apaisant que frustrant. Lysandra aurait pu soupirer de soulagement, écouter ce calme infini auquel elle n’aurait jamais cru pouvoir goûter de nouveau un jour… Si elle n’était pas encore dans ce bordel, entourée d’un plus grand nombre de mafieux qu’elle ne s’y attendait. Et Kiegan qui était trop content de lui présenter son nouveau jouet, ce foutu machin indien qui lui serrait la gorge… L’empathe - après avoir boudé en se constatant privée de ses pouvoirs - réprima un gémissement sous les doigts enflammés de Baptiste quand vint son tour de se manifester. Pourtant, son œil brillant de fatigue ne put cacher la terreur qui s’anima en elle au même moment. Elle revint immédiatement le planter sur Gabriel, attendant la suite de sa tirade qu’il préféra d’abord aromatiser d’une gorgée de vin.

Lorsqu’il reprit, Lysandra garda la mâchoire close, serrée à fond, le considérant avec mépris. Ensuite elle leva un sourcil en voyant les deux sorciers se préparer à elle-ne-savait-quoi, cependant résignée à ne rien dire. Après tout elle n’avait noté la présence d’aucun outil de torture ni rien de ce genre… Je vais presque finir par croire que ce sont des gentlemen… Presque. Or elle interrompit sa pensée lorsqu’elle vit les longs doigts de Kiegan venir se poser sur sa joue. Ne pouvant pas vraiment effectuer un mouvement de recul, elle regretta plus que tout de ne pas pouvoir aspirer cette énergie à présent invisible, mais dont elle aurait bien besoin. Donc elle suivi le rythme, se demandant à peine ce qu’il se passait, une question qui aurait été peu originale dans ce contexte tout à fait bordélique de A à Z.

- "Qui est ton employeur ?"
- Le Père Noël, tiens… qu’elle maugréa en s’imaginant qu’il aurait sacrément une sale gueule si le vieux existait. Qu’est-ce qu’il fiche, ton patron ?
-"Pourquoi il veut la pierre ?" continua malgré tout, Baptiste, imperturbable.
- J’en sais rien, moi, putain… Je suis là pour buter des gens… s’interrompit-elle en comprenant tout à coup ce qu’il se passait.

Cet espèce de salaud était dans sa tête. Un putain de télépathe.  Alors pour la dernière question, Lysandra s’empressa de visualiser le premier lieu qu’elle put… Et ce fut Monaco. L’usine de conserverie fut vite repeinte par ce joli casino où elle avait quelques fois été, juste pour le plaisir de soutirer de l’argent aux friqués, ou plus simplement, pour manipuler quelques âmes. Enfin, Gabriel rompit le contact et Lysandra se sentit de nouveau seule dans sa tête. À son air épuisé mais relativement silencieux, l’empathe pouvait supposer qu’il avait eu ce qu’il voulait… Merde… Ses yeux se plantèrent de nouveau, durs et silencieux, dans ceux du sorcier, soutenant son regard glacé, frustrée de ne plus rien entendre…

- "Mais du coup, elle sait que c'est toi qui a maudit sa mère ?"

Malaise. Silence. Vide. Assourdissant… Les yeux de Lysandra tanguèrent automatiquement vers Baptiste alors qu’il lui semblait que sa température corporelle chutait à 0°, attendant… Attendant quoi ? Elle revint sur le télépathe qui levait les bras au ciel, apparemment pas non plus prêt à ça… La suite, Lysandra ne l’entendit pas. Elle restait là, les prunelles floues accrochées sur Gabriel Kiegan, terrifiée, perdue, incapable de concevoir ce qu’elle devait pourtant accepter de comprendre. Alors… Alors c’était lui… ? Ce sorcier maudit, ce fantôme qui toujours avait plané au dessus de Lysandra, toute sa vie durant, le monstre de son histoire… Là, devant elle ? … Il avait finalement un visage et un nom. Gabriel Kiegan. Il était une véritable personne et plus cette ombre qui apportait désolation, doute et terreur, passant furtivement et disparaissant. Gabriel Kiegan. Celui qu’elle devait fuir… en face d’elle. Mais le fuir… Pourquoi ? Un bourdonnement aigue s’immisça dans ses tempes et résonna dans sa boîte crânienne. Lysandra réalisa seulement à cet instant qu’elle ne respirait plus, et dut se forcer à avaler de l’air, à revenir à la réalité, là dans ce corps fermement attaché devant son bourreau. Alors ce n’est qu’à ce moment là qu’elle put de nouveau se remettre à penser, comprendre qu’il n’avait pas eu l’intention de le lui dire, alors qu’il savait depuis le début… Il connaissait son visage, celui de sa fille ; il connaissait son nom, celui de la fille de Clémence. Et les paroles de mademoiselle Tréville lui revinrent, résonnantes et profondes comme un écho lointain, la sorcière qui lui disait « Il a maudit ta mère, jour après jour. Il a déclaré que la fille qu’elle aurait sera la sienne à lui, exactement identique à celle qu’il a perdue et qu’il retrouverait lorsqu’elle lui aura donné vie. Pour que ta mère sache ce que c’est de perdre sa fille… » dans l’ombre de sa boutique où elle avait élevé Armin et Lysandra… Cette fille maudite avec qui elle avait toujours eut une gêne, qu’elle avait fait vivre en autarcie, qu’elle avait caché et entretenu la peur d’être retrouvée par « les meurtriers de ses parents ». Et Lysandra avait grandi dans l’ignorance des uns, dont elle ne connaissait que les actes horribles, et des autres, dont elle n’avait que la qualification pour seule notion. Et tandis que tout ça la rattrapait, que ce passé infâme revenait en trombe malgré son soin permanant à vouloir l’oublier, l’empathe ne ressentit qu’une haine profonde pour chacun d’entre eux. Sa « mère » meurtrière, son frère lâche, sa tutrice mensongère… et Gabriel Kiegan, meurtrier, lâche et mensonger… Si c'était aussi simple…

Gabriel Kiegan qui s’était maudit lui-même et qui pourtant, n’avait rien eut d’autre comme réaction, que ce flot de sentiments d’un père qui avait perdu sa fille, en la retrouvant sous la forme de Lysandra. Le « Tu me manques » qui s’entrechoquait dans sa tête gémissante, le goût explosif de ses émotions qui secouait encore ses nerfs… Alors c’était ça ? C’est ce que ça faisait ? Elle était tiraillée entre cette empathie - trop subsistante à son goût - cette haine et cette peur qui prenaient peu à peu forme dans son esprit peinant à se remettre des événements. Que dire ? Et que faire ? Quelle était la réaction à avoir dans ces cas là ?

- Bon, on la bute maintenant du coup ? qu’il trancha net, le sorcier de feu, apparemment imperméable à toute émotion.

Lysandra s’affola intérieurement, ayant complètement oublié où ils en étaient à l’origine, se rappelant seulement maintenant, toujours secouée par l’intensité insupportable des émotions, et les questions qui se bousculaient dans son cerveau suppliant… Mais comme elle ne sentait rien de Gabriel, qu’elle ne pouvait plus le lire, Lysandra se constata perdue, incertaine… Alors elle releva un regard aussi haineux que désespéré, sur son bourreau qui avait à ses yeux, totalement changé en quelques secondes.

- Tu ne m’as pas assez pris ? Il te faut ma vie aussi ? réussit-elle à articuler d’une voix tremblante.

[…]

Lysandra, par une légère grâce du sort acharné, se retrouva bientôt en chemin vers un autre lieu. Cependant, comme si le collier ne suffisait pas, elle avait aussi eu les yeux bandés, ce qui fit qu’elle ignora tout du chemin qu’ils prirent pour l’emmener jusqu’à cette grande cave à vin où elle put enfin retrouver la vue. Là, l’empathe fut ligotée avec des liens relativement longs pour lui laisser de quoi bouger, et même faire quelques pas, sans pour autant atteindre la porte et prévoir de sales coups en conséquence. Elle s’était enfermée dans un mutisme qui ne se brisait que pour répondre de manière brève lorsqu’il le fallait. Ainsi, elle écouta les explications de Gabriel sur sa situation, accepta son sort sans broncher et passa une des plus longues nuit de sa vie, incapable de fermer l’œil. Seule dans cette cave, elle aurait pu compter les heures, si la notion de temps ne lui échappait pas, elle aussi. Lorsqu’elle fermait les yeux, elle voyait se redessiner Paris, revivant si facilement ces évènements empoisonnés qu’elle avait enfouis, année après année, sous l’éducation de Louis. C’était dingue cette manière si rapide avec laquelle ils étaient remontés à la surface d’un puits, dont elle avait pourtant creusé la profondeur avec acharnement… Si ce contrôle impitoyable qu’elle tenait sur elle-même n’avait été de rigueur, Lysandra aurait hurlé toute la nuit, aurait pleuré, aurait explosé chaque foutue bouteille qu’elle aurait pu atteindre. Or elle resta silencieuse, subissant ces pensées morbides et terrifiées qui se tournaient et se retournaient dans son crâne haletant… et l'Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Premier jour

L’arrivée de Baptiste au petit matin la sortit du sommeil, qui l’avait finalement emporté depuis peu et contre son gré. Elle eut droit à de nouveaux vêtements, ce qu’elle ne refusa pas étant donné la manière dont elle était sapée et qui ne la réchauffait pas, loin de là. Encore affaiblie de la journée précédente, et secouée, elle n’eut pas vraiment plus de conversation que la veille. Inutile de préciser que la volonté n’y était pas non plus. Pourtant elle fut surprise que Gabriel vienne la visiter plus tard dans la journée, même si elle se garda bien de lui montrer, et conserva d’ailleurs sa moue muette pour ne pas lui redonner à voir la peur qu’il lui inspirait encore. Elle toucha assez peu à ses repas, incapable d’avaler véritablement quelque chose, et la journée - qu’elle supposa être présente en haut, à la surface civilisée - s’écoula aussi lentement qu’une vie entière. Mais, la nuit qui lui succéda fut pour Lysandra, un peu meilleure. Parce qu’elle avait décidé que c’était suffisant, se forçant à se reprendre, songeant à ce que Louis aurait dit de la voir dans un tel état. C’était inacceptable. Elle prit plusieurs heures à se concentrer pour opérer une reprise en main, tentant de relativiser, quitte à tourner les choses à la dérision, pour prendre leur bon côté… … Euh… Elle était en vie ? Et… Et peut-être qu’à bien y réfléchir, il valait mieux être dans cette cave bien cachée, que face à un Mulligan hors de contrôle qui n’attendait que de lui dévorer la gorge pour se délecter de son délicieux sang de sorcière. Ouais, voilà, il fallait prendre les choses comme ça. Super, je serais presque convaincante…

Deuxième jour

Ce matin, Gabriel, dans son infinie gentillesse, lui avait accordé le droit de prendre un bain. Et ce n’était pas du luxe. Même si elle avait dû garder ce foutu collier qui lui donnait l’impression d’être un gentil toutou, Lysandra ne s’était pas plainte pour ce peu de confort. Aujourd’hui, elle avait meilleure mine, s’étant ressaisie, pour de nouveau arborer son expression habituelle. Après ça, elle avait regagné son trou en compagnie de son infâme geôlier, Baptiste, dont elle prenait soin de se tenir à distance… Mais cette fois, lorsqu’il ouvrit la porte de la cave, elle n’avança pas, le regardant dans les yeux.

- C’est toi qu’à tout brûlé hein, à Paris ? La maison et puis la boutique après ? qu’elle lâcha en français.

Baptiste la regarda de manière stoïque, avant de lui désigner l’intérieur de la cave d’un signe de tête, puis lui intimer de rentrer. Cela suffit à Lysandra. Pas besoin d’empathie pour comprendre que oui. Connard. Pourquoi elle avait cette rage qui la rongeait ? Parce que ça se faisait pas ces choses là, c’était tout. Parce qu’elle s’était retrouvée seule et paumée, trop terrifiée à l’idée de se faire ramasser par eux-mêmes. Non ce n’était pas parce que ses parents lui manquaient… Elle ne savait même pas ce que c’était des parents, de toute façon. Ni mademoiselle Tréville, d’ailleurs. Non c’était purement égoïste. Qu’avait-elle fait pour subir ça, alors qu’elle n’était même pas née ? Était-ce parce qu’elle le méritait à présent, ou que la suite des évènements avaient fait d’elle ce qu’elle était maintenant ? Lysandra ne quitta pas des yeux l’encre de ceux de Baptiste lorsqu’elle entra de nouveau dans la cave.

- Tu n’as pas un bouquin à me filer au moins ? J’sais pas moi… « Le dernier jour d’un condamné » ? Ou euh… « La gloire de mon père » ?
- Ta gueule, t’sais pas la chance que t’as d’être toujours en vie et dans cette cave. Sale gosse…
- T’as raison, j’en n’ai aucune idée…

Puis, lorsqu’elle fut de nouveau seule après que Baptiste l’ait ré-attachée au fond du cellier, Lysandra s’était temporairement substituée de son occupation à plein temps - qui consistait à bouder muettement - pour évaluer le contenu de cet endroit qui se révélait tout à fait intéressant. Il y avait là de sacrées cuvées, de tous pays, de toutes dates. Or malgré ses liens - qui ne lui permettaient que de rester dans la section des vins rouges - elle put apercevoir la délicieuse collection de tire-bouchons et de décapsuleurs, mis dans une petite vitrine qu’elle eut peine à atteindre, mais dont l’effort et la volonté lui permirent finalement d’ouvrir la vitre. Elle passa un regard sur la porte derrière laquelle devait se tenir une paire de gros-bras ou cet enfoiré de Baptiste, et sachant qu’il n’était pas encore l’heure du repas, elle avait le temps d’agir à sa guise. Dénuée de pouvoirs, elle était paumée. Il fallait bien l’avouer. Et comme elle détestait l’ennui, aux grands maux les grands remèdes. Sa main s’empara d’un des tire-bouchons et elle alla devant le cellier qu’elle étudia avec réflexion. Hum… Il y avait des Petrus, un bel hommage à la France en soi. Ses doigts enlacèrent le culot d’une des bouteilles qu’elle dégaina pour y jeter un œil.

- Petrus Pomerol de 2009… Eh bien, le commerce de putes est fructueux, Gabriel. Dire qu’elles baisent dans ton bordel pour que tu puisses de mettre ça dans le gosier… Bandant, j’imagine.

Un léger rire passa alors ses lèvres sèches tandis qu’elle caressait des yeux, l’étiquette au design volontairement ancien. Puis sans hésiter, Lysandra cala la bouteille froide entre ses genoux, ôtant le liège qu’elle tira d’un geste sec, avant d’aller s’assoir, bouteille à la main, contre les étagères. Elle jeta un dernier regard, soupirant de ne pas avoir de verre approprié… Tant pis. Lysandra porta la bouteille à sa bouche et avala les premières gorgées en faisant l’effort des les déguster un peu. Juste les premières gorgées…

[…]

L’heure suivante, la porte s’ouvrit enfin et Baptiste apparût, les mains dans les poches, ce qui présageait que son patron n’était pas loin derrière… Enfin c’est ce qu’aurait déduit Lysandra si elle avait été sobre, et pas la bouteille presque vide à la main, le tire-bouchon gisant non loin comme la preuve de son crime… Fredonnant, elle tourna sa tête lourde vers le français qui la considéra d’un regard noir en constatant ce qu’elle avait fait. Enfin, il l’approcha totalement, s’emparant de la bouteille que la sorcière lui abandonna sans force.

- Mais elle est pas possible c’te peste ! qu’il grogna Baptiste en écarquillant les yeux sur l’étiquette du millésime.

Cela fit rire Lysandra aux éclats, qui enfin, apparaissait tout à fait détendue et loquace. Étrangement…

- Désolééée, c’tait trop tentant… gloussa-t-elle. Ah putain,  t’imagines ça, 5 000 € qui te coulent dans la gorge comme ça, ahAHahah ! Hum la Fraaance ! Il te laisse y toucher le boss, j’espère, avec tous les bons et loyaux services que t’as fait pour lui ?

Et puis comme elle voyait deux Gabriel qui entraient à la suite, elle pencha la tête vers eux pour leur faire ses compliments sur le choix des vins qu’elle avait ici. Un véritable traitement de princesse qu’ils lui filaient là, quand même. L’esprit aussi léger que déraillant, Lysandra le sentait titubant dans son crâne saoul. Cependant, à la vue des flammes qui jaillissaient des mains de Baptiste, elle eut un mouvement de recul… Qu’elle ne put pas effectuer, dos aux colonnes de bouteilles. Dans ses yeux brillants qu’elle écarquilla légèrement, se reflétait la danse sauvage du petit feu.

- Ok, détend-toi, c’est bon… ! Tu veux me faire cramer comme les autres ? Rah merde, tout qui ressurgit comme ça, là… continua-t-elle à déblatérer, secouant vaguement et inconsciemment la tête. Faut dire que j’ai été conne aussi, me jeter dans ce qu’on me présente être une mafia de sorciers… Alors qu’au final c’était la seule chose que je savais de toi… (Son regard alcoolisé se releva sur Gabriel) Mais non, j’y suis quand même allée… Parce que… Parce que j’crois pas aux fantômes, enfin je voulais pas y croire… Je préférai me dire que t’étais mort, que tu viendrais pas chercher ta fille, comme l’avait raconté Tréville… Putain, elle flippait Tréville quand j’lui ai arraché cette histoire. Dire que je sentais ça chez elle depuis le début, qu’elle a jamais pu me regarder en face pour ce que j’étais… Du coup, moi aussi j’ai flippé, t’as pas idée… Breeef. Puis en fait, c’est moi qui suis v’nue à toi… ricana Lysandra avant de se redresser en fronçant les sourcils sous son inspection de Gabriel. Tu m’en voudras pas, mais je t’imaginais plus… J’sais pas, intimidant ? La clope au coin du bec, avec le rire du gros méchant… Ou un peu à la Al Pacino p’têtre…

Et puis son crâne vint s’appuyer de nouveau contre l’étagère. Lysandra se tut. Même saoule, même défoncée, même dépourvue d’empathie, elle ne supportait pas ça, ce poids, ce malaise, ce remord infiniment profond que creusait la malédiction collant à son visage. Elle aurait voulu se l’arracher comme aux premiers jours où elle avait appris la fatalité, griffer ce masque, gratter, le dissoudre… Peut-être qu’en dessous… Peut-être… Elle se recroquevilla, ramenant ses jambes contre sa poitrine, avant de recommencer à fredonner l’air de sa chanson. Au moins, dans cet état, elle n’avait pas vraiment peur… Et ça lui arracha un sourire sincère.

Le soir

Leigh Green n’avait pas cessé de pister cet objet. Mulligan lui avait mis la pression, il fallait dire. Avec ce cas de la tueuse à gages, cette sale petite sorcière qui l’avait déçu, il exigeait à présent un absolu professionnalisme. Au final, il avait même regretté de ne pas avoir appelé le voleur avant. Car après tout, l’un de ses paires ne pouvait pas échouer. Impossible. Le vampire s’était donc chargé de reprendre le travail bâclé d’une mortelle, et finalement, après des bouche-à-oreille, des tours sur le web et des heures à arpenter Ravenrook, il avait appris à force d’hypnose et de sales tours, que la pierre maudite avait trouvé un acheteur. Mills était toujours celui qui s’en occupait, mais il avait pris avec lui, deux autres types - dont un Immortel - pour le transport du convoi. À 23H36, la camionnette en provenance du Velvet Cabaret défilait déjà dans le quartier constellé de la lumière blafarde, crachée par les lampadaires et les fenêtres des appartements où subsistait encore la vie. Sur le toit d’un de ces petits immeubles, Leigh guettait en silence de son œil prédateur, acéré comme le faucon, il s’accrochait à tous les mouvements, attendant qu’elle approche… Il n’aurait pas été présent que cela n’aurait rien changé. Dans la nuit, absolument couvert de noir et d’une discrétion inimitable, son corps froid attendait comme le prédateur guettait la gazelle. Et puis, il sauta. Sa silhouette dévala la trentaine de mètres que faisait le bâtiment, et atterrit sur le toit de la camionnette, faisant résonner le gond.

Le temps de réaction des deux mortels fut trop long, et Leigh qui se penchait en avant, défonça la vitre côté passager d’un violent coup de poing, faisant voler le verre en éclat. Le couteau glissé dans sa manche arriva jusqu’à ses doigts habiles qui tranchèrent la première gorge, tandis qu’il rugissait au conducteur, l’ordre de continuer à conduire. Facilement happé par l’hypnose, Mills s’exécuta et la camionnette fila à toute allure. Puis, alors qu’il se glissa par la fenêtre brisée, il planta ses crocs dans la gorge ouverte, qui déversait le précieux élixir encore chaud de celui qu’il avait tué, pour le boire avidement. Il passa sa langue entre la peau ouverte, aspirant et léchant la vitae dont il se délecta à grandes gorgées, buvant avec gourmandise. Ensuite il se reprit et lâcha le mort pour venir s’assoir correctement, après avoir débarrassé le siège passager de son inutile occupant. Cependant, son ouïe fut alertée par les quelques murmures qui se proféraient à l’arrière de la camionnette. Ah oui. Il avait oublié le troisième. Parce qu’il avait su se faire oublier… Et ce salaud appelait à présent un de ses collaborateurs mafieux pour les prévenir de la situation. Sur les lèvres ensanglantées de Leigh, passa un sourire cruel qui les déforma. Le message était livré, maintenant, s’en était fini de jouer.

- Arrête-toi, fit-il sèchement calquer dans sa gueule dégoulinante qu’il essuya d’un revers de manche. Maintenant, descend et rentre chez toi. Oublie-moi. Oublie toute cette soirée.

Encore une fois, le pauvre Mills s’exécuta sans broncher. Leigh passa ensuite comme un courant d’air jusqu’à l’arrière de la camionnette dont il ouvrit d’un geste brusque, les portes arrières qui volèrent presque sous la puissance du mouvement. Les deux vampires se firent face durant trois secondes. Trois secondes muettes qui furent interrompues par un mouvement du regard. Leigh le bascula sur la boite mise aux pieds du type. Et aussitôt après, ce dernier bondit sur lui dans une plongée aérienne, crocs sortis sous les lèvres retroussées. Leigh fut projeté en arrière, ce qui lui arracha un rugissement caverneux et sauvage. Il se redressa mais se prit un violent coup de celui qui était déjà revenu sur lui. Grognant, il ne fit pas avoir de nouveau et para le prochain coup en saisissant le poignet de l’autre vampire, d’une main de fer. Un exercice de force s’ensuivit entre les deux. Ce ne fut l’affaire que de quelques secondes tandis que Leigh reprit le dessus, plantant son couteau dans les côtes de son ennemi qui glapit. Impitoyable, il en profita pour inverser les rôles et domina rapidement, saisissant entre des doigts, la tête de celui qui s’agitait, pour la faire pivoter d’un mouvement sec sur le côté. Dans un grand CRAC la nuque fut brisée et le vampire tomba immédiatement dans l’inconscience. Leigh - dont le souffle ne manquait évidemment pas - planta sèchement sa lame dans la chair froide et morte de celui qu’il chevauchait, découpant une large ouverture dont s’échappait le sang glacé. Puis il remit l’arme à sa place dans sa manche, jetant un œil circulaire sur le quartier désert, avant de revenir sur sa victime. Sans émotion, il plongea son poing entier à l’intérieur, déployant ses doigts qui vinrent chercher l’organe immobile depuis bien longtemps, pour l’arracher de son réceptacle et l’envoyer valdinguer plusieurs mètres plus loin comme un vulgaire objet.

Plus beaucoup de temps avant que le Conclave rapplique. Leigh se releva, les vêtements imbibés de sang, et sa longue silhouette aérienne revint vers la camionnette abandonnée. Il saisit le coffret qui n’avait pas bougé, l’ouvrant afin de vérifier qu’elle était bien là… Oui, abominable dans ses fractures libérant cette chose verte, elle réussit finalement à tirer une légère grimace de dégoût sur les traits de l’Immortel. Il referma le coffret et s’effaça du paysage urbain désolé, en quelques foulées.

©️BESIDETHECROCODILE

_________________

Someone took me by surprise I was cast among the stars Heard a million voices call Why didn't I understand Someone's hand was holding out Now Just do as I say Keep Your Lips Sealed Walk away Now Just do as I say Keep your sweat cold Don't betray
| © Vent Parisien



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MessageSujet: Re: Way down we go [ft.Gabriel] Lun 15 Jan - 18:43

Les secondes qui suivirent la révélation maladroite de la part de Baptiste furent une étrange expérience pour Gabriel avec Lysandra dans le rôle du cobaye. Si l'empathe n'avait pas eu son entrave en métal autour du cou, elle aurait entendu jouer une bizarre symphonie d'émotions dans la tête de celui qui l'avait fait prisonnière. Quelques notes de tristesse, un arpège d'amertume, de la colère en triple croche, la curiosité qui prenait de l'ampleur, piano ma non troppo, le tout rythmé par le métronome du coeur de Kiegan qui manqua un battement lorsque le visage de sa fille se tourna vers lui pour ouvrir de grands yeux aux paupières paralysées par la surprise. Intrigué, il ne put décoller son regard du sien lorsque la décence réclamait qu'il baisse les yeux sous le coup de la honte. Ils se regardèrent en chien de faïence, elle la poupée de porcelaine figée par la stupeur, et lui la statue de marbre raidie par l'expectative.

Que pouvait-il bien se passer dans la tête de Lysandra ? La curiosité s'élevait au dessus de toute autre émotion, et Kiegan mourrut d'envie de la lire à nouveau. Ses longs doigts eurent un soubresaut, désireux de vouloir toucher la douce joue de la demoiselle pour pouvoir entendre son cerveau une fois encore, mais il sut se retenir et n'en fit rien, pour plusieurs raisons.
Il y avait d'abord l'affectif qui avait eut des années pour se développer, au grand dam de Gabriel. Lorsqu'on était chef d'une mafia, on tuait des gens. L'herbe pousse, les oiseaux volent, et les organisations criminelles produisent malheureusememnt des cadavres, c'etait dans l'ordre des choses. Dans l'intérêt de la mafia, il fallait rarement faire preuve de clémence ou de pitié, et le Conclave ne se se préoccupait pas de laisser dans son sillage une veuve, un orphelin, ou un chien sans maître. La grande majorité des victimes n'étaient que des ombres, sans nom, sans visage, sans importance. Or, la situation etait unique en son genre : en maudissant Clémence De Nerval puis en la tuant, Kiegan avait lié son destin à celui de Lysandra, et la jeune sorcière etait bien plus qu'une simple ombre. Elle avait un nom, elle avait un visage. Et quel visage. Tant d'années passées a la voir de loin sans la connaître vraiment avaient aidé à ne voir que sa fille en elle, et pas une personne à part entière. L'affectif prenait donc le pas sur la curiosité, et Gabriel refusa de lire une nouvelle fois dans l'esprit de Lysandra, car il voulait laisser quelques secondes ou minutes d'intimité à la jeune femme afin qu'elle puisse digérer la nouvelle. Elle pouvait finalement mettre un nom et un visage sur celui qui avait mis un terme à un bonheur naissant, la perspective d'une vie de famille normale.
La deuxième raison était plus égoïste. C'était une forme de honte mâtinée de peur. Gabriel ressentait une certaine apréhension et n'etait pas sûr de vouloir connaître le fond de la pensée de cette fille à qui il avait tout pris. Au fond de lui, il ne pouvait qu'imaginer ce qu'il finirait par lire en elle. Une floppée d'insultes... Un soliloque rageur... L'envie de crever... L'envie de le crever lui... Aucune perspective ne semblait positive, et le Capo aurait été idiot de penser qu'il pourrait trouver, dans l'esprit de Lysandra, quelque pensée affectueuse à son égard. Il aurait tant aimé s'en foutre... Oui, il détestait son incapacité à pouvoir se montrer froid et distant envers celle qui n'etait pas sa fille. Mais une part secrète en lui se chargerait de lui fendre le coeur en deux à coups de hache si la copie d'Anna ne montrait que haine ou mepris envers lui. Après toutes ces années, il avait eu grandement le temps de se rendre compte qu'il avait tout simplement merdé, et que la malédiction qu'il avait proféré finissait par se retourner contre lui. 
La troisième raison n'était que purement logique. Lire une troisième fois dans la tête de Lysandra allait se révéler être trop ardu. Les deux premières fois avaient ponctionné une bonne quantité d'énergie, et tripler la lecture ne donnerait pas grand chose.

Ainsi donc, il laissa les secondes s'écouler sans intervenir, et garda un regard empli d'une fievreuse curiosité sur la jeune sorcière qui avait l'air d'avoir été frappée par la foudre. Encore une fois, le silence pesant fut brisé par Baptiste, qui semblait ne montrer aucun intérêt pour les tourments intérieurs de son patron et de sa "fille".
"Bon, on la bute maintenant, du coup ?" Fit le sorcier du feu avec un ton qui avait la nonchalance de celui qu'on prenait lorsqu'on demandait le temps qu'il fait.
Gabriel fronça les sourcils, trouvant cette question absolument absurde alors qu'elle collait pourtant avec le mensonge qu'il avait proféré plus tôt. Nom de Dieu, c'etait la logique même : ils avaient capturé la tueuse et avaient obtenu toutes les infos nécessaires. Il ne restait plus qu'à la faire taire à jamais, et Baptiste ne faisait que de proposer l'etape suivante d'un process naturel et nécessaire. Mais bien entendu, c'était un cas exceptionnel, et Lefevre ne semblait pas en saisir toute l'ampleur.

"Tu ne m'as pas assez pris ? Il te faut ma vie aussi ?" Répondit la captive d'une voix rendue tremblante par la peur mêlée à la haine.
Pour seule réponse, Gabriel se leva et pris Baptiste à partie, l'entrainant vers le fond de la pièce.

- "Gardons-la en vie, pour le moment.
- Pourquoi faire ?" Demanda Baptiste en levant un brin les sourcils.
- "Je pense qu'elle doit avoir d'autres choses à nous apprendre. D'avantages d'informations sur Mulligan, sur sa planque." Répondit Kiegan, improvisant des raisons pour cacher ses motifs réels.
Pas dupe, son employé eut un sourire en coin et fit d'un ton moqueur :
- "Eh beh, Tu gagnes en coeur avec l'âge, on dirait...
- Oh, la ferme, Lefevre." Rétorqua le patron, agacé de révéler une forme de faiblesse.

Les deux hommes revinrent vers Lysandra pour la détacher de la chaise. Ils l'emmenèrent dans une pièce à l'écart et lui attribuèrent de nouvelles entraves : de nouveaux serre câbles en plastique noir lui enserrerent les chevilles et les poings. Baptiste resta dans la même pièce afin de surveiller une Lysandra qui s'etait enfermée dans un mutisme rageur. Gabriel quand à lui ressortit et entreprit de faire ce pourquoi il était venu : jauger les filles de l'est qu'il avait fait attendre depuis tout ce temps, quel muffle. Cette tâche qui d'habitude le distrayait agréablement fut un tantinet rendue désagréable par le stress causé par les évènements rocambolesques de cette soirée. Une fois le tri fait parmi les filles, il chargea ses trois hommes de main d'envoyer les intéressées aux lieux correspondant à leur sort. Enfin, il appela un autre employé afin qu'il vienne chercher un pauvre William Mills migraineux et un peu déboussolé pour qu'on le raccompagne chez lui.
Ces tâches effectuées, Gabriel revint dans la pièce et demanda l'aide de Lefevre afin de transporter la captive liée aux pieds et aux poings jusqu'à la grosse berline noire du patron. Avant de prendre la route, Baptiste banda les yeux de Lysandra afin qu'elle ne puisse pas connaître l'endroit exact où se trouvait la Villa Montalbano.

Ce magnifique domicile avait eté autrefois tenu par un compatriote de Kiegan, un milanais qui avait tenté d'y établir un petit vignoble. L'ambition de départ était pourtant simple : lancer une production de vin réduite et la garder artisanale afin de la vendre dans les commerces environnants. Un vin local produit par un italien pur souche, ça aurait pu fonctionner... Mais c'était sans compter sur le sol pourri de Salem au sein duquel peu de chose finissait par pousser, et le climat que le vigneron en devenir avait mal estimé. La production ne décolla jamais vraiment, et l'homme se retrouva vite à devoir maintenir en bon etat une demeure trop grande et trop riche pour lui. Il finit par la vendre au rabais à un florentin en beau costume qui avait réussi, lui, et semblait rouler sur l'or. Gabriel était donc, depuis plusieurs années maintenant, le propriétaire de la Villa Montalbano. Des ceps, Kiegan n'avait gardé que quelques pieds, et il tentait encore certaines années de faire pousser un raisin correct afin de le changer en vin. Il n'eut malheureusement pas plus de chance que l'ancien propriétaire et n'obtenait à chaque fois qu'une immonde piquette ce qui, au final, le faisait plutôt rire. Il se jurait alors de ne plus perdre son temps, mais il finissait toujours par réessayer l'année suivante, juste parce que ça l'amusait.
La villa mélangeait harmonieusement l'architecture moderne et le style romain. Elle était de plein pied, mais comptait aussi un petit grenier et un gigantesque sous-sol. Pour un célibataire comme Gabriel, elle était trop grande et comptait plus de chambres et de salles de bain qu'il en fallait pour un homme seul. Mais, qu'importe, Kiegan aimait la démesure et rien n'était assez grand pour lui. La villa était luxueuse et accueillante, il s'y sentait bien et c'est tout ce qui comptait. C'était également un lieu qu'il gardait plutôt secret, refusant d'y inviter trop d'employés ou d'associés, et il faisait bon s'y réfugier lorsqu'il voulait être seul ou qu'il courrait un danger.

Sur le trajet, Gabriel se força mentalement à faire preuve de plus de recul et à garder un certain bon sens. Si une partie de lui tentait de le convaincre d'offrir une chambre à la pauvre Lysandra captive, sa part froide et logique essayait à l'inverse de lui faire entendre raison : il fallait attacher la tueuse à gage au sous-sol, et lui laisser le collier autour du cou. Fort heureusement pour lui, ce fut la raison qui l'emporta. Garder la jeune femme entravée au sous-sol minimisait les risques d'une éventuelle fugue afin qu'elle prévienne Mulligan que tout avait été dévoilé. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire, et le petit confort de la princesse platine n'avait pas d'importance.
Ainsi, les deux mafieux emmenèrent Lysandra au sous-sol et modifièrent ses liens. Au lieu des serres câbles qui lui sciaient la peau, elle se retrouva avec une paire de menottes reliée à une longue chaine solidement ancrée à un anneau au mur. Elle avait assez de mou pour se balader un peu, mais pas assez pour atteindre la porte.
Vaste et plutôt luxueusement aménagé, l'espace était divisé en plusieurs rayonnages d'étagères sur lesquelles étaient posées des multitudes de bouteilles de crus et cépages variés, dont certains étaient hors de prix. Une porte blindée était visible sur le mur le plus éloigné des escaliers. Celle-ci menait vers une autre pièce, plus petite, plus austère, et aux multiples usages. Lieu de stockage, salle d'interrogation, abattoir... Bref, diverses activités bien moins nobles que le paradis d'oenologue qui la jouxtait. Dans un autre geste de bonté relative, Kiegan l'enchaîna dans la partie du sous-sol qui lui servait de cave à vin, plutôt que dans l'autre pièce sordide.

Une fois que Lysandra fut attachée, Gabriel renvoya Baptiste à l'étage et resta seule avec elle. Il tira un fauteuil au cuir rouge sombre qui trônait contre un mur à côté d'une petite bibliothèque remplie de livres sur les vins divers et variés. Après s'être assis, il prit le temps d'expliquer la situation à la pauvre captive : 
"D'ici quelques jours, et une fois que j'aurai glâné plus d'informations sur ce cher Mulligan, je vais aller à Boston pour le tuer de mes mains. J'ignore la nature exacte de votre relation, et je suppose que si je te le demandais, tu me mentirais. Sans trop y croire, j'ai l'espoir qu'il tente peut-être de reprendre contact avec toi, peu importe la manière. Salem est mon territoire, et s'il y met un pied, je finirai bien par le savoir. Donc, en attendant d'aller à lui, je te garde en vie avec le maigre espoir qu'il soit resté bête et impétueux et qu'il vienne à moi. Il y a aussi la possibilité que, ces jours prochains, des détails que tu as oubliés et que je n'ai pas pu lire en toi te reviennent. Tu comprendras que le collier restera autour de ton cou, et les menottes autour de tes poignets tant que tu seras mon invitée. Tu m'as l'air trop courageuse et butée pour ne pas tenter de t'évader." Fit Kiegan avec un léger sourire, presque tendre, avant de reprendre :
"Je ne peux rien te promettre quant à ton futur sort, malheureusement. Il dépendra de toi, de moi, et de la manière dont s'emboiteront les pièces de la machine qui va se mettre en marche. Bien entendu, si tu t'entête et me mène la vie dure, il y aura des représailles. Des questions ?"
Il attendit quelques secondes, mais Lysandra resta prostrée dans un coin, sans doute trop furieuse et fatiguée pour avoir une quelconque envie de communiquer.
"Bien." Conclut-il simplement en se relevant du fauteuil qu'il poussa à sa place originale contre le mur.
Avec un dernier regard sur la jeune et frêle sorcière qui boudait dans un coin, il remonta les marches de la cave et sortit. 

Premier jour

Dans la garde robe de Gabriel, on ne trouvait qu'en majorité des costumes dispendieux, des chemises qui coûtaient un bras, des cravates très chères et des chaussures hors de prix. Il avait pourtant, dans une étagère de sa penderie, quelques frusques un peu plus casual qu'il réservaient aux jours de flemme, de solitude, de bricolage ou de jardinage : quelques jeans et t-shirt, des pulls et hoodies, et un bermuda et des tongs dont il espérait sincèrement ne jamais être vu dedans, mais qui etaient tellement confortables...
Au petit matin, le Capo se saisit d'un jean, d'un pull en laine gris et d'un t-shirt blanc frappé du logo du festival de jazz de Montreux. Il y adjoint une paire de chaussettes mais ne perdit pas son temps à ajouter des chaussures pour compléter le tout. Les petits pieds de Lysandra ne la porteraient nulle part dans les jours à venir, et sa pointure ne collait de toutes façons pas avec celle de son ravisseur. Il faisait froid au sous-sol, et la sorcière arborait encore son costume de fille de joie... Il tendit les vêtements à Baptiste afin qu'il les porte a la jeune sorcière, Kiegan devant s'absenter afin de se rendre à l'hôtel Triumph pour affaires. Il comptait également mettre en place un début de traque pour Mulligan, et se chargerait très bientôt d'envoyer des hommes de main à Boston afin de recueillir des informations.
Kiegan passa voir Lysandra par deux fois, le midi et le soir, afin de lui apporter ses repas. Au déjeuner, il fut pressé par le temps et adressa à peine la parole à la captive qui, de toutes manières, ne semblait pas disposée à lui parler. Son mutisme têtu mais compréhensible se poursuivit dans la soirée lorsque Gabriel revint la voir avec une assiette de viande en sauce et des patates, le même repas qu'il s'etait cuisiné pour son propre dîner.
"Toujours boudeuse, jeune fille ?" Lui lança-t-il sur le ton de la plaisanterie alors qui lui versait de l'eau dans un gobelet en plastique. Ben oui, rigolo de mafieux, quelle autre accueil s'attendait-il à trouver ? 
Sa boutade n'eut pour seule réponse qu'un habituel regard glacé. 

Deuxième jour

Au travers des photos que Gabriel avait reçues d'année en année de la part des sbires qui recherchaient et suivaient de loin sa "fille", le Capo avait pu remarquer une chose évidente : Lysandra était une princesse.
Plus que quiconque, il savait le prix que demandaient la plupart des tueurs a gage.  Ayant appris le vrai métier de sa captive, il ne comprit que mieux son apparence sur les clichés. Là, un tailleur Chanel. Sur une autre prise de vue, un sac Vuitton. Autour du cou, au lieu de l'entrave de métal qu'elle portait actuellement, des colliers signés Cartier. Et, lorsque la photo la montrait en entier, on pouvait voir de coquettes Louboutins à ses pieds. La demoiselle avait comme lui le goût du luxe, et sans doute devait-elle grincer des dents d'être, à l'heure actuelle, prisonnière de jean, t-shirt et pull trop grands et sans gloire.
Une légère forme de syndrome de Stockholm inverse commençait à se mettre en place et, bien que ça le gonflait de l'admettre, Gabriel ne traitait pas Lysandra comme une captive lambda. Il avait déjà fait l'effort de lui faire apporter des vêtements, et il poursuivi dans sa lancée en venant lui-même proposer un bain à la jeune fille. Elle accepta en restant renfrognée, mais la lueur d'envie dans ses yeux n'echappa pas à ceux de Kiegan, qui se doutait qu'un peu de confort supplémentaire ne pouvait qu'enthousiasmer la belle princesse platine.
Elle dut garder son collier au cou et ne put se baigner seule, mais Gabriel tira un luxueux paravent entre la baignoire et le reste de la pièce afin que Lysandra aie assez d'intimité. Enfin, détail triste mais logique, le Capo resta armé tout le long de la baignade de sa captive. Alors qu'il mettait de l'ordre dans la salle de bain, il entendit Baptiste et Lysandra s'engueuler brièvement devant la porte de la cave et préféra ne pas intervenir. Qu'aurait-il pu dire pour arranger les choses, de toutes façons ? 

À l'heure du repas, Gabriel servit trois assiette de risotto. Deux furent vidées par Baptiste et lui-même qui mangèrent de concert sur l'ilot central de la grande cuisine aménagée.
- "C'est quand qu'on va chez Mulligan, du coup ?" Demanda Lefrevre, la bouche pleine.
- "Bientôt. Il me manque des infos sur ses employés, et je n'ai pas envie de me jeter a corps perdu dans un combat dont je ne sais pas tout.
- T'es chiant, Kiegan. C'est plus drôle d'y aller a l'impro totale...
- Eh bien, vas-y, je ne te retiens pas. Tu me rapporteras un souvenir ? 
- Eh beh ouais, le deuxième oeil de Mumull, si tu veux.
- Tout seul, tu ne tiendras pas deux minutes. Ce sera plutôt lui qui me renverra ta grosse tête affreuse et chauve sur un plateau, Lefevre." Fit Gabriel en souriant alors que Baptiste passait sa main sur son crâne qu'il gardait rasé.
- "Sale con." Repondit Baptiste qui souriait lui aussi.
- Je sais."

Lorsqu'ils eurent fini, Kiegan se saisit de la troisième assiette et emboîta le pas de Baptiste qui, une bouteille d'eau et deux gobelets à la main, prenait la direction de la cave. Le français descendit les marches, et Gabriel l'entendit pester alors qu'il fermait a clé la porte derrière eux. Il perçut ensuite vaguement la réponse de Lysandra, qu'elle donna d'une voix pâteuse mais néanmoins jouasse. Qu'avait-elle, soudain ? Elle qui s'etait murée dans le silence, elle semblait maintenant plus apte à l'échange...
La raison de sa soudaine gaieté apparut a Gabriel lorsqu'il vit la bouteille vide de Petrus dans la main de son employé. Baptiste, que la situation ne fit pas rire, enflamma sa paume, ce qui provoqua une reaction de recul chez la sorcière pyrophobe. Sa tête se heurta contre les étagères et fit teinter quelques bouteilles. Elle se lança dans un monologue embrouillé et suintant l'alcool, déballant l'après de la mort de ses parents et le feu de joie qui avait effacé les traces. 

"... Du coup, moi aussi j'ai flippé, t'as pas idée... Breeef. Puis en fait, c'est moi qui suis v'nue à toi... Tu m'en voudras pas, mais je t'imaginais plus... J'sais pas, intimidant ? La clope au bec, avec le rire du gros méchant... Ou un peu à la Al Pacino p'être..."
Elle se tenait droite, mais tanguait un peu sous l'effet de l'alcool. Sa voix d'habitude si froide et posée sinuait et traînait à présent, alourdie par l'ivresse. Quelques mêches blond platine cachait partiellement ses grands yeux devenus un peu vitreux. Elle ressemblait a une petite fille, flottant dans les vêtements trop grands de "papa". Et elle venait... Cette vilaine fille venait de se descendre à elle seule une bouteille de Pomerol 2009 qui valait son pesant d'or.

C'en etait trop.

Dans le silence qui suivit, la bouche de Gabriel se tordit. Un souffle, au lieu de sortir par la bouche, lui remonta par le nez en un léger reniflement qui finit par se transformer en un rire profond et franc. 
Mais quelle histoire... Et le regard idiot que Baptiste, qui ne comprit pas ce que la situation avait de ridicule, lui lança n'arrangea rien. Et Lysandra, sa petite tête de sauvageonne mal coiffée, ses mains qui disparaissaient sous les manches trop longues du pull, ses petits pieds flottant dans chaussettes trop grandes... Elle aussi lui adressa un regard intrigué rendu d'autant plus amusant qu'il etait flouté par les brumes de l'alcool... Oh, tout ceci avait des faux airs de Sitcom a l'américaine. La comédie decoulait souvent de la tragédie, et la situation etait tellement ridicule que c'en devint réellement marrant !

- "Eh beh quoi, qu'est ce qu'il y a ?" Fit Baptiste qui semblait presque vexé que son patron soit pris d'hilarité au lieu de colère.
- "Non, rien, pardon, c'est..." Bredouilla un peu Gabriel dont la voix redevenue chantante etait entrecoupée de ricanements. "Je ne sais pas, la fatigue, ou... Enfin, cest tellement idiot... Toi qui essaye de faire ton bonhomme, elle qui ressemble à un poussin complètement rond comme une queue de pelle... Santo Cielo, Elle m'a vidé un Petrus ! De 2009 ! Ha !
- C'est toi qui est bourré ou quoi ?
- Oh, lache-moi, Lefevre. Remonte, tiens, je vais me débrouiller tout seul." Retorqua le Capo qui souriait grand à présent.
- "T'es sûr ?
- Va-t-en, Baptiste."

L'ordre, bien que dit d'une voix enjouée, restait ferme. Le patron savait ce qu'il voulait, et l'employé obéit. Kiegan alla rouvrir la porte fermée à clé pour la vérouiller à nouveau une fois Baptiste sorti. Il redescendit les marches et lança un "À nous !" tout sourire à l'ivre captive. L'assiette, les couverts, et les gobelets en plastique avaient été posés sur une table afin qu'il aie les mains libres pour faire sortir son employé. Plutôt que de poser le couvert au sol, Kiegan tira la petite table vers Lysandra, ainsit qu'une chaise pour qu'elle puisse s'y asseoir et manger dignement. Pour lui, Gabriel rapporta le fauteuil en cuir rouge sombre et s'assit en face de son invitée.

C'est vrai que Monsieur Kiegan n'avait pas l'allure caractéristique d'un méchant de cinéma. Quand on le rencontrait, il donnait l'impression d'un homme avenant qui avait le sourire facile et aimait la vie. Et au final, c'était vrai : il etait un épicurien invétéré qui menait grand train et adorait le luxe et la fête. Pourtant, derrière ce masque de Bacchus se cachait néanmoins une vérité moins reluisante. D'un mechant de cinéma, il avait la sournoiserie, la patience froide et l'intelligence calculatrice. Il n'était pas de ces brutes qui faisaient exploser la banque pour la cambrioler, non. Il prenait des chemins détournés, agissait dans l'ombre et n'hésitait pas à tuer si cela pouvait servir ses intérêts. Il ne montrait pas de scrupules à innonder les rues de cocaïnes et d'Omega, ne ressentait aucun remord à faire faire le tapin à des filles de l'age de Lysandra, et dormait sur ses deux oreilles la nuit après avoir vendu des artefacts et ingrédients illégaux à des personnes peu recommandables. Il avait une ambition gargantuesque qui découlait de son amour dévorant de la vie, et il voulait poser sur sa tête la couronne sanglante d'un roi de Salem, et pourquoi pas plus tard celle d'Empereur du crime ? Il n'en voulut pas le moins du monde à Lysandra lorsqu'elle lui avait déclaré, la voix rendue chancelante par l'ébriété, qu'il n'avait pas la gueule de l'emploi. Au delà du faciès, ses actions parlaient pour lui.

Il se saisit de la bouteille d'eau que Lefevre avait apportée quand Kiegan avait porté l'assiette et les couverts, et en servit un verre à la jeune sorcière qui venait de fourrer une fourchetée de risotto dans sa bouche. Gabriel se versa quant à lui le fond de la bouteille de Petrus Pomerol que Lysandra n'avait pas finie. Il leva son gobelet, portant un toast silencieux à sa captive, avant de boire une gorgée. Il s'alluma ensuite une cigarette et s'assit plus confortablement sur son fauteuil avant de finalement s'adresser à son invitée forcée.

- "Ne t'inquiètes pas pour ton futur mal de crâne. Je t'apporterai une aspirine dans quelques heures. La cuite au Petrus est douloureuse, tant pour le portefeuille que pour la tête. En attendant, hydrate-toi convenablement, veux-tu ?" Fit-il en ajoutant un signe de tête vers le gobelet de flotte. "Tu m'en vois désolé, mais je vais devoir raccourcir tes liens. Plus que le vol de ma bouteille, c'est plutôt l'idée que tu aies accès à une arme de fortune qui me froisse..." 
Ses yeux glissèrent vers la bouteille qu'elle aurait pu briser pour la changer en arme, ou le tire-bouchon qu'elle avait laissé au sol et dont la pointe, bien qu'en queue de cochon, n'en restait pas moins acérée. Certes, elle n'avait montré aucun signe de rebellion durant sa captivité, sans doute trop fourbue par la fatigue et par le poids de la récente révélation. Mais on était jamais trop prudent.
"N'en veux pas trop à cette brute de Baptiste. Il a agi sous mes ordres, et a mis le feu à des corps qui étaient déjà sans vie. Je suis le seul responsable de la mort de tes parents. Je te ferais bien des excuses, mais je doute qu'elles serviraient à grand chose, n'est ce pas ?" Continua Gabriel, qui ne souriait plus et avait pris une expression plus grave alors qu'il se redressait sur sa chaise. "Après tant d'années, sans doute as-tu des questions que tu aimerais poser à un vieil assassin ?"

Pourquoi continuer à mâcher ses mots, après tout... Oui, il avait tué les De Nerval. Non, il ne leur avait pas foutu le feu, mais cela ne faisait aucune différence. Puisque la vérité était sortie du puits, autant qu'elle sorte toute entière, sans fard ni masque.

Le soir, un peu plus tard

William Mills était appuyé contre un mur d'un bar du centre-ville de Salem. Les yeux dans le vague, il essayait de se souvenir. Deux heures de sa vie s'étaient changées en trou noir, et il ne savait absolument pas comment. Il était sorti de chez lui après dîner, puis il était maintenant dans le centre-ville, adossé à un troquet près duquel se tenaient des habitués qui fumaient et buvaient leurs bières. Entre ces deux instants, rien. Pas moyen de se rappeler. Ne subsitait au fond de sa tête que la vague et angoissante impression d'avoir merdé, encore une fois. Cela commençait à faire beaucoup, et bien que Monsieur Kiegan aie la patience d'un roi, sa tolérance pour l'échec n'était pas infinie... Mais où diable William avait-il échoué ? ... Que s'était-il passé, nom d'un chien...

Pendant ce temps, Leigh Green voyageait vers Boston, toujours en possession de la pierre verte qui brouillait l'énergie magique. Il avait pu joindre son employeur et avait confirmé le succès de la mission. Enfin une bonne nouvelle pour Mulligan... 
Le vampire borgne célébra ce maigre succès en se servant un verre de whisky. Une vraie boisson d'homme, ça. Pas un de ces vins de tapette qu'appréciait tant la sous-merde qui l'avait amputé d'un oeil et trois doigts. Oh, comme il haïssait Kiegan, et comme il haïssait le fait que son ex-patron lui ait coupé les ailes dans son irresistible ascention alors qu'il était encore humain... Enfin. En volant cet objet qui avait transité quelques jours plus tôt sur son territoire via un convoi du Conclave, il avait obtenu une première vengeance. Et il n'allait pas s'arrêter là. Aveuglé par la haine pour son ex-employeur et par la rancune, il comptait bien continuer à mettre des batons dans les roues du Conclave. Et il montrerait bien à Kiegan que c'était lui le plus fort.
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Way down we go [ft.Gabriel]

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